mardi 16 mai 2017

Eugène Blanc-Genou, épisode 1.


Le "Bonjour !" lancé à la cantonade ne reçut pour réponse qu'un frémissement de la moustache blanche. Un souffle léger faisait frémir la tunique tendue par les muscles vieillissants du colosse.

Quelques secondes interminables s'écoulèrent péniblement, j'hésitai. Passer mon chemin ? Insister ? Et dans ce cas, comment insister ? Relancer un bonjour ? Poser une question ? Laquelle ? Et pourquoi embêter ce pauvre vieux ?
Le corps imposant de l'homme se mit en branle, comme la locomotive d'un train à vapeur au démarrage, endiguant les flots de ma pensée. Il posa sa canne à pêche près de la pierre sur laquelle il était assis, contre une béquille grossière, et se tourna calmement, douloureusement peut-être même.

- Je suis le roi, ici. Qui es-tu ?
- Mon nom ne vous dira rien. Je suis Eugène Blanc-Genou.
- Effectivement. Ce nom ne me dit rien.
- Vous ne m'avez pas donné le votre, conclus-je du ton imperturbable du condamné à mort qui souhaite de toutes ses forces avoir l'air imperturbable face aux fusils.

Il baissa les épaules. Je doutai de l'avoir impressionné - lassé plutôt.

- Que faites-vous ici Eugène ?
- Et vous ?
- Je pêche.
- Que pêchez-vous ?
- Le plaisir de pêcher. Allons-nous continuer à parler de façon lacunaire longtemps ? Que faites-vous sur mes terres ?
- Je cherche ...
- Pouah. Une quête. Encore un chevalier.

Il se retourna vers le lac, sembla se perdre dans le rayonnement verdâtre du ciel monochrome, mais m'offrit une dernière parole cependant :

- Je vous connais Eugène. Je vous ai déjà rencontré. Je fus vous. Vous serez de tous les combats. Vous vous abimerez à combattre contre plus fort que vous. Vous vous saignerez de l'injustice, pour finalement regagner vos terres, exténué, cassé ... Vous ne savez pas ce que vous cherchez, et vous ne le trouverez pas.

La chaleur était étouffante dans la voiture. Les fenêtres ouvertes, la présence des autres véhicules prenait à la gorge, mais les fenêtres fermées, la climatisation brûlait la gorge. Aucune solution, juste la patience ... Après une journée de boulot, seule l'envie de regagner ma maison et de respirer un peu m'encourageait à ne pas me rouler en boule dans un coin et pleurer. Mais il y aura demain, et le lendemain encore.

- Du sens. Je cherche du sens. Du sens derrière chacun de mes actes.
- C'est déjà ça. Vous serez un sage. Le monde en a besoin. Bien plus que de quiconque. Bien plus que de quoi que ce soit. De la sagesse, pas de romantisme.

Et le vieux roi de s'évanouir dans mes pensées ...






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