vendredi 5 mai 2017

Chroniques de mon autoradio, épisode 11.


Depuis peu, j'ai très envie de réécouter Bob Dylan. J'aime beaucoup Bob Dylan. J'aime bien sûr son magnifique premier album, Blowing in the Wind me sert d'étalon pour appréhender toute hymn-song que je découvre depuis des années, j'aime beaucoup le Shelter from the storm, même si je ne comprends pas pourquoi de tous les bijoux qu'il ait composés, c'est celui-ci qui me revient à l'esprit, j'aime beaucoup sa période électrique, j'aime beaucoup le son de ses guitares, de sa production, j'aime les albums de the Band, sans Bob Dylan mais renseignez-vous un peu ; mais surtout, surtout, j'aime tout l'album Another Side of Bob Dylan.

Ma frustration me vient donc aujourd'hui du fait que ma chère et tendre, d'un bien meilleur goût que moi en termes de voix nasillarde et de jeu de guitare approximatif qui laisse les pains sur l'enregistrement, pour conserver l'énergie des premières prises bien sûr, en aucun cas par flemme ou prétention, ma chère et tendre donc n'apprécie guère Bob Dylan.
Je me retrouve donc d'autant plus désemparé pour lui parler (de mon admiration ? Non pas d'admiration, il n'est pas question d'admiration - les gens me sont plus beaux depuis que j'ai cessé de les admirer) de mon respect (de respect. C'est très exactement cela), que ses critiques tiennent la route : la voix irrite, la guitare n'est pas très intéressante - quoique - le jeu d'harmonica, bon disons que c'est de l'art brut ...

Je vais tout de même essayer.
Pour commencer évidemment les chansons de Bob Dylan me parlent et me touchent, très bien, il serait dommage de se forcer. La plume, si tant est que je puisse juger de la qualité littéraire d'un texte en anglais, est superbe. Très bien. C'est le cas de centaines d'artistes ici bas. Pourquoi celui-ci ?

Pourquoi ?

Parce que My Back Pages.
Tout le reste en découle.
Nous avons donc ici un jeune artiste, donc le succès vient de protest-songs et de ses engagements socio-politiques, dans sa vingt-troisième année, portant sur ses épaules les espoirs de milliers de jeunes qui l'attendent comme le messie. Eux attendent un chant révolutionnaire, mais lui leur dit ouvertement : Alors ok les gars, bon toute cette période protest-song, les sittings tout ça c'est bien mais voilà : j'étais une tête brulée, je ne comprenais pas la complexité des situations à l'époque, j'étais amer, je me sens plus jeune aujourd'hui qu'à l'époque. Sans renier ses engagements, il reconnait qu'il ne s'y est lancé que par idéalisme, sans assez d'intelligence, sans goût pour les nuances ou les contrastes, que s'il critiquait les professeurs qui formataient de jeunes esprits influençables, il ne faisait finalement rien de plus et que peut-être après tout ne faisait-il cela que pour plaire aux demoiselles. 
Finalement, lui même n'était que le répétiteur de dogmes de bien et de mal, certes différents de ceux du pouvoir en place, mais non moins prétentieux : Qui est-il pour juger le bien du mal ?

Vous trouvez cela nul?
C'est bien plus que cela : c'est décevant. Et c'est ce qui est beau.

Lorsque nous attendons de Bob Dylan un guide qui saura nous guider avec romantisme vers des lendemains qui chantent où nous nous donnerons tous la main, il se présente à nous, simplement, comme un homme qui a grandi, qui s'est assagi, qui veut d'abord penser au sens de chaque chose, qui refuse d'être un guide romantique malgré son beau chapeau. Est-ce à dire qu'il se désengage ? Non, pas du tout, mais moins comme un vieil aigri plein de colère que comme un jeune homme plein de vie et d'espoir.
C'est bien peu dire qu'à l'époque il fut bien mal accueilli par tous ses disciples, jusqu'à un Pete Seeger (pas vraiment un disciple donc ...) qui serait allé saccager son matos pour l'empêcher de chanter à un concert. Oui c'est une légende, je n'ai pas envie de vérifier sa véracité, elle est surtout représentative du sentiment d'abandon qui s'est emparé des folkeux révoltés de l'époque.
Et c'est bien peu dire également qu'à mes vingt-cinq ans, lorsque j'ai découvert ce disque, je l'ai vécu comme une trahison.

Sauf que, justement, Bob Dylan, avant d'être un musicien, est un homme de lettre, et que la lettre me parle. Il ne joue pas (beaucoup) mieux que moi, il ne chante pas mieux que moi. Il n'est pas Stevie Ray Vaughan dont le jeu est presque divin, Bob Dylan est un être humain, qui a vécu, qui vit, et dont les pensées évoluent, et il est indéniable que cette chanson m'a profondément bouleversé autant qu'elle m'a déçu et désespéré : Ce texte m'a déçu parce qu'il casse le romantisme dont je croyais l'univers nimbé, il casse le manichéisme des luttes adolescentes pour remettre l'humain au cœur du champ de bataille, il a cassé à l'époque un des derniers bastions de la forteresse que j'avais bâtie. Il a bien fallu tout reconstruire, mais sans Victor Hugo, sans Alfred de Musset. 

Ce n'est qu'il y a peu que j'ai à nouveau écouté cet album, parce que mon vieux disque était mort et que je me le suis offert sur Qobuz.  Entre temps, il y en a eu bien d'autres des gens comme ça. 
J'ai alors redécouvert cette chanson. 
Aujourd'hui, j'aime le romantisme comme forme littéraire, mais je n'accorde plus mon respect à l'auteur. Je l'accorde à l'humain derrière l'écriture. Je respecte l'effort, le travail d'humains, dans leurs défauts, leurs bassesses et leurs erreurs tout autant que dans leurs réussites, leurs fierté, tout cela, derrière chaque œuvre, la sueur de l'artisan derrière l'objet, la rigueur de Laurent derrière chacun de ses cours, la gentillesse, celle qui demande tant d'efforts, d'Anissa face à tous les élèves, la minutie patiente derrière la guitare que Jean Ed m'a créée, l'exercice constant de Simon pour jouer aussi bien, l'évolution constante du trait et du regard merveilleux de ma tendre, la fausse naïveté, d'une générosité sans égale, de ma mère.

L'intelligence et la sagesse de toute une vie derrière les mots de Claude.







1 commentaire:

  1. J'ai le même avis que ta chérie concernant le sieur Zimmerman (cette voix "like sand and glue"...), mais promis, je vais réessayer, en commençant par celle-ci du coup!

    La dernière phrase du billet me touche particulièrement évidemment.

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