mardi 18 octobre 2016

Mémoires de mon canal carpien, épisode 1.


Pourquoi joue-t-on ? Pourquoi passe-t-on tant de temps les yeux et l'âme perdus dans un univers virtuel ? Que retire-t-on de ses heures passées à se mettre le canal carpien à l'épreuve des coups d'épée, de la lave et de l'insulte du chien qui se fout de toi car tu as raté tous les canards ?
Question intéressante, parce que, il faut être honnête, les heures passées à "jouer" sont souvent éprouvantes, stressantes, et l'on en ressort l’œil rouge, le cerveau embrumé. Pour le commun, des heures perdues, car les citations de Skyrim quoique de fort bonne qualité font moins d'effet qu'une référence au dernier Amélie Nothomb. C'est dire ...

Ce matin, mon heure de quatrième ne s'est pas très bien passée. J'avais pourtant une séance bien prévue, bien écrite, mais je me heurtai au manque d'envie, à l'abandon de certains élèves. Ils ne veulent plus. Malade, pas d'énergie, j'ai pas eu le courage de me battre contre la fatalité. Après tant d'années d'expérience, j'ai échoué comme un débutant face à un problème habituel. J'ai eu à gérer des gamins bien plus "difficiles", j'ai eu le loisir de voir l'humanité chez les sauvageons dont les medias nous mitraillent l'inconscient, mais voilà, là je me suis effondré ; ils ne voulaient pas. D'habitude, je me démène pour expliquer, montrer le beau mais j'ai perdu. Pas face à des élèves à problèmes, pas face à des élèves pervers, non. Face à des élèves démotivés. You died. Game Over. Continue ? 10, 9, 8, ...

Je repense à Dark Souls. Dark Souls est un jeu difficile. Très difficile. Un jeu conçu pour faire souffrir le joueur. On meurt, on meurt, on meurt et on remeurt pour invariablement renaître dans la même carcasse, grise, affaiblie, vidée. Condamné à renaître sans cesse, il est de la responsabilité même du joueur d'abandonner. Il n'y a pas, il n'y aura pas de game over. Et lorsqu'on s'imagine avoir compris quelques routines, après avoir vaincu un minotaure de plusieurs tonnes, elles sont cassées par un projectile explosif ou un ennemi faible et désespéré. Notre mort-vivant erre dans un monde qu'il ne comprend pas, sauf au prix de lectures et d'études minutieuses, d'enquêtes, de listes exhaustives, d'analyse rigoureuses et d'interprétations critiques et risquées, mais là encore, libre à lui de ne pas s'y intéresser et d'avancer. Juste avancer. Libre à lui de chercher à être efficace s'il le souhaite. Libre à lui de se comporter comme une ordure et de tout détruire sans réfléchir ou juste d'avancer en faisant des placements plus ou moins risqués ;

gérer la magie est efficace mais la gestion des catalyseurs est chaotique donc risquée. Ce bouclier est efficace mais m'alourdit tellement ... Ces études m'ennuient mais m'assurent un métier lucratif. J'ai choisi un métier qui m'épanouit, mais du coup, le loyer c'est dur, et les pâtes tous les jours ... Ce boulot me gonfle, mais il y a la sécurité de l'emploi. Oui le gouvernement c'est des méchants, mais il faut que je rembourse mon emprunt. Pas de bol, maladie grave, commet je gère avec les enfants, avec ma femme ? Aimons-nous les uns les autres, mais pour la sécurité de mes gosses, on vire quand même les barbus. Je suis quelqu'un de bien mais je ne peux pas m'intéresser à tout le monde, donc je prendrai ceux que j'estime abrutis de haut, je leur refuserai toute humanité ...

Et combien d'entre nous font un jour un mauvais choix, de l'erreur sans lendemain dont on rira plus tard avec les copains à celle, lourde, aux conséquences qu'il faudra payer ensuite à vie ? Pas de deuxième essai.

Dark Souls nous l'offre. On perd. On fait de mauvais choix. On meurt. On chope un parasite qui nous défigure. On meurt d'un énorme coup de hache. On tue un guerrier handicapé et son frère vient le récupérer en larmes, protège son corps, mais trop tard. Nous l'avons tué. Nous serons abattus d'une feinte au marteau de guerre, d'une flèche dans la jambe, d'une chute du haut d'une falaise parce qu'on a trébuché contre une marche.
Chaque adversaire est plus fort que nous et veut notre mort, et dans ce bordel, il faudrait apprendre, étudier, réfléchir, se documenter, lire la description de cinquante lignes de ce bouclier pour en apprendre un peu plus sur l'identité trouble d'un prétendu héros dont nous n'avons entendu parler que ponctuellement dix heures auparavant alors que sur ce champ de bataille chaque seconde compte car les arbalétriers en face sont en train de recharger. Il le faut, oui et non. Comme dans la vraie vie, IRL dirons-nous. 

Gérer sa thune, gérer le loyer, le manger, prendre soin de sa santé, assurer au boulot, assumer ses responsabilités payer les factures, se lancer, se prendre des claques, tomber, se relever, profiter et prendre soin de sa famille tant qu'il est encore temps, vivre ce qui est important sans négliger ce qui est primordial, aimer ce qui est superflu malgré le nécessaire et, essoufflé, dans l'urgence, parmi tout cela pourtant relever la tête, penser, étudier pour comprendre, croire en l'intelligence, penser, étudier pour être moral, droit, juste si l'on peut, accepter de se planter lors même que nous n'avons qu'une vie, après des années d'expérience, s'effondrer face au regard désabusé d'un adolescent qui s'en fout et tout de même repartir le lendemain ...
Malgré tous nos efforts nous ne comprenons rien à l'environnement glauque qui nous entoure et au pouvoir absurde qu'on nous impose, noyés que nous sommes dans les renseignements contradictoires, les modèles imprécis et les manipulations, les dogmes et les traditions, aussi, pour la moindre victoire de l'intelligence nous prendrons le reste de nos concitoyens de haut : tous les fachos, les beaufs, les ringards, ceux de droite, de gauche, du centre, les viandards et les vegan, les patrons et les fonctionnaires ...


Foutaises, estimons-nous heureux si nous avons le loisir de penser ! Comprenons bien que si nous avons le loisir d'aimer la littérature, d'aimer le cinéma, d'être bons, ouverts, tolérants, c'est uniquement parce que la vie nous permet de souffler deux secondes entre deux urgences. 
De la chance c'est tout. Pas parce qu'on joue mieux, juste de la chance,
la chance de pouvoir, dans un état en crise financière et morale, manger à sa faim,
d'avoir fait des choix que la chance révéla bons,
d'avoir pu apprendre à réfléchir,
de pouvoir se payer le loisir d'écouter les gens, 
de pouvoir aimer les gens, tous, même les beaufs, les patrons ...
de pouvoir s'émouvoir de la souffrance de ce guerrier qui brûle vif juste devant nous, comme de celle de l'esclave africain qui nous fabrique nos ordinateurs portables, malgré la fatigue des quatre heures supp' mais faut bien sinon nous perdons notre poste,
de pouvoir, malgré la pluie de flèches qui s'abat sur nos bouclier et plastron, s'intéresser à la vie de ce roi que l'identité sexuelle incertaine a rendu fou,
la chance d'être passé entre les flèches ...

Lorsque l'on arrive au bout de Dark Souls, libre à nous de relancer la console pour relancer une partie, avec le recul de toute une vie derrière l'iris, libre à nous de nous intéresser à tous les gens que nous rencontrerons, tous ceux que l'on a oublié, libre à nous de réparer nos erreurs.
Lorsque l'on arrive au bout de la vie, on meurt.






jeudi 6 octobre 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 9.


Renaud peut tout autant m'énerver que m'inspirer des élans d'amitié fraternels qui me feraient serrer très fort un ours polaire dans les bras.
Autant ses dernières mièvreries m’insupportent déraisonnablement, Manhattan-Kaboul ou l'Entarté ne sont que d'objectives bêbêtes chansonnettes sans aucun contenu, autant je peux faire preuve d'une mauvaise foi démentielle pour parler de la première moitié de sa carrière. Parce que le Renaud des débuts c'est une promesse : des ballades avec les copains, l'avenir, les gosses et les bonbons, les moineaux, une guitare et un bouquin de Mallarmé ou de Zola ... et puis la colère aussi contre tous ces cons qui nous écrasent, contre les traditions, les dogmes, les esclavages, un chant de rébellion. On se dit que finalement, si on faisait tout péter, on pourrait peut-être reconstruire un monde plus chouette ?

Une fois professeur, on passe de l'autre côté. Je me suis fait bien des films sur ma vocation : Transmettre les valeurs de la République et tintouin, transmettre un savoir mathématique pour aider les enfants à réfléchir et à se sortir des carcans de pensée imposés. J'aime et je crois profondément en la puissance et la beauté de ce que j'enseigne et je brûle d'enseigner cela ...

 Et puis en pratique, 

Je m'suis chopé 500 lignes :
"Je n'dois pas parler en classe"
Ras l'bol de la discipline !
Y'en a marre c'est digoulasse !

bah oui mais faut tenir sa classe ... et pour cela, bien obligés, faut sanctionner. Je cherche quoi au juste ? Enseigner la réflexion ? Les mathématiques ne sont pas qu'une discipline écrite, contrairement à l'idée répandue. Elles existent pour communiquer. Je cherche à libérer la parole de mes élèves, et je dois leur demander de se taire ? Est-ce juste ? Pourquoi aujourd'hui ai-je surtout l'impression d'enseigner la soumission aux adolescents ? Pourquoi ai-je la sensation de ne faire qu'agiter le drapeau français pour masquer la sortie de la caverne ? 

C'est quand même un peu galère
D'aller chaque jour au chagrin
Quand t'as tell'ment d'gens sur Terre
Qui vont pointer chez "fous-rien"
'vec les d'voirs à la maison
J'fais ma s'maine de soixante heures,

Nous faisons comme si la vie est belle pour vous, les enfants. Nous oublions bien volontiers nos propres souffrances, quand nous avions un mal de ventre le matin à l'idée d'aller au bahut, quand à douze ans, nous rêvions de partir en vélo avec nos potes, de profiter de la nature ... Mais non, nous allions passer toutes nos heures enfermés, à étudier des disciplines imposées 
 
Non seul'ment pour pas un rond
Mais en plus pour finir chômeur!

parce que, oui, bien sûr, pour nous, les universitaires, tout ceci aura servi : ce charabia intellectuel qui ne nous est utile que si nous souhaitons être inutile - je ne soigne personne, je ne nourris personne. Nous pouvons porter aux nues nos grandes réflexions, nos grands raisonnements, notre grande culture, mais quand on a pas de boulot, pas de fric ? Et si le monde s'effondrait, à quoi avoir appris le Latin nous servirait-il ? 
Nous dirons : et le plaisir ? Le plaisir de penser, de comprendre, de s'élever, de s'évader ? Oui

L'essentiel à nous apprendre
C'est l'amour des livres qui fait
Qu'tu peux voyager d'ta chambre
Autour de l'humanité,
C'est l'amour de ton prochain,
Même si c'est un beau salaud,
La haine ça n'apporte rien,
Pis elle viendra bien assez tôt

Mais jamais nous n'enseignons cela. Non, il nous faut "former" nos élèves à des examens qui leur imposent de tous se ressembler : Pour un Djisse qui s'éclate sur le théorème de Pythagore, combien d'élèves en souffrent ? Combien n'y comprennent rien, et se construisent débiles et stupides et idiots et faibles, comparés à leurs camarades qui ont l'air de tout bien comprendre ?

Dix kilos d'indispensables
Théorèmes de Pythagore !

Indispensables ... 

Bien sûr que TOUT ce qui est enseigné au collège est passionnant, mais enseigne-t-on seulement cette passion ?

Quand j's'rais grande j'veux être heureuse,
Savoir dessiner un peu,
Savoir m'servir d'une perceuse,
Savoir allumer un feu,
Jouer peut-être du violoncelle,
Avoir une belle écriture,
Pour écrire des mots rebelles
A faire tomber tous les murs !

Non. L'Ecole n'offre pas cela. L'Ecole enseigne la soumission, crée des consommateurs formés à l'obéissance. Mais réfléchissons un peu, l'Ecole enseignerait-elle une pensée libre qui mettrait la république en danger ? Que les citoyens sachent regarder, et c'en est fini de l'exploitation de l'oligarchie ...  N'est-ce pas évidemment un mensonge de plus ? 
 
Tu dis que si les élections
Ça changeait vraiment la vie,
Y a un bout d'temps, mon colon,
Qu'voter ça s'rait interdit !
Ben si l'école ça rendait
Les hommes libres et égaux,
L'gouvernement décid'rait
Qu'c'est pas bon pour les marmots ...


Un mensonge de plus ...  

 
Si tu penses un peu comme moi
Alors dit :"Halte à tout"
Et maint'nant, Papa,
C'est quand qu'on va où ?


Bah oui, bien sûr, que je pense comme toi.


Ce matin, j'ai engueulé une classe de quatrième qui se foutait visiblement du théorème de Pythagore. Et pourquoi cela l'intéresserait-elle ? Ne faudrait-il pas plutôt s'inquiéter des classes d'élèves qui travaillent sagement, obéissants à chaque ordre de l'autorité sans chercher le moindre sens à cette mascarade ?
L'Ecole méprise les adolescents, ne les voit que comme des "zappeurs" incapables de se concentrer, veut les former à la consommation en leur interdisant de progresser, veut les asservir au Big Data à grand coup de partenariat avec Microsoft ou Amazon et de tablettes en classe, veut les affaiblir ...


Que je le souhaite ou non, j'en suis un maillon. Ok. Maintenant je fais quoi ?





Déjà, j'écoute Renaud ...