jeudi 12 mai 2016

Collègues enseignants, débrayons.


"faire grève demain n'a pas grand sens s'il n'y a pas de visibilité ... " me disait un collègue syndicaliste hier, "débrayer n'aura aucun impact à notre petite échelle ..." me disait un autre collègue le matin même.
Et pourtant, la colère, les mains qui tremblent et la gorge qui se noue, les larmes bloquées derrière l’œil lorsque je regarde mes élèves, qui bossent, qui espèrent construire quelque chose ... Oui, les enfants : les adultes vous ont abandonnés. Le règne du "raisonnable" l'emporte sur celui du juste. C'est comme ça que ça marche, comme ça que le monde tourne, depuis la nuit des temps nous dira-t-on.

Qu'il est simple pourtant de tordre les raisons.

Pourquoi faire grève ?

Les syndicalistes, curieusement, bien loin d'inciter aux mouvements spontanés, appellent quasiment systématiquement à l'organisation, à rester dans leur cadre de confort : des manifestations bien rodées, qui font du bruit, avec des banderoles, des slogans et de la pensée de publicitaire. Est-ce utile ? 

Peut-être faudra-t-il un jour se rendre à l'évidence : les manifestations syndicales, cadrées, ne font plus peur à personne. Quand vous souvenez-vous avoir vu un gouvernement reculer face à une manifestation de carnaval ? Devant la colère de la masse par contre ...

Le gouvernement a donc réussi à nous gueuler, à voix haute, ferme et forte : "Vous vous croyez en démocratie peut-être ?" et nous répondrons juste : "oui, c'est dur, mais il faut être raisonnable". Aussi, les syndicalistes du lycée ne bougeront pas. Ils iront travailler. "pas grand sens s'il n'y a pas de visibilité" donc ils attendront leurs manifestations.
"pas de visibilité" me disent-ils, mais bande de petits malins, la visibilité ne dépend que de vous : que chacun se bouge le cul et gueule. En attendant, personne ne rage, sinon moi. Et bien gardez-cela pour vos actes de foi ponctuels et organisés, dans les clous, et vous pourrez vous plaindre de n'être pas écoutés parce que bon, quand même vous avez voté. C'est bien.

Votre sens de la responsabilité ?

J'aurais bien envie de les rejoindre, tous ces agitateurs de pompons ... Je pourrais être d'accord avec eux et nous nous regrouperions pour nous persuader du bien fondé de notre action. Ah c'était une belle manifestation, ça, il y avait une bonne ambiance et des couleurs. Ah, nous nous sommes bien révoltés, que nous étions en colère. Je pourrais prendre tous les mouvements spontanés de haut, les taxant de "révolte de jeunesse" et j'appellerais les collègues à la dissidence dans les rangs en prétextant des baisses de salaire, mais pas trop souvent parce qu'ils ne voudront pas perdre trop d'argent.

Très peu pour moi.

Je repense aux grands mouvements de grève, aux gens qui se regroupaient, qui se serraient les coudes, qui risquaient gros, très gros, qui crevaient de faim, et je nous regarde, affalés, gras, à moisir dans notre confort, soumettant nos fièvres aux factures d'électricité. Pathétiques ...

J'entendais une discussion entre trois élèves : S, végétarienne, et M. ne comprenait pas ce choix. Elle lui répliquait : "de toute façon, que tu manges ou pas de la viande, des animaux seront tués tout de même, qu'une personne n'en mange pas ça ne changera rien."
J'aurais aimé pouvoir lui dire deux trois choses, à S, par exemple, qu'elle entendra cela toute sa vie, que son choix essentiel se fracassera au quotidien contre des murs avec un joli papier peint dessus, qu'elle se retrouvera face à des surfaces polies qui brillent. Impossible de trouver une aspérité. Face au raisonnable.
Le raisonnable. Que l'on pourra qualifier de maturité peut-être, d'âge adulte ... et qui n'est qu'abdication. 
"quand même je vais pas refaire grève, ça coûte cher", '"ça ne sert à rien", tout cela n'est qu'abandon, genou plié ventre à terre face au grand libéralisme qui adoube de son épée, tout en persuadant le pauvre ouvrier de son impuissance, imposant la reconnaissance en faisant craindre le remerciement. 

Savez-vous ? Je ne plierai pas ! Et quand bien même je serai SEUL à faire grève, quand bien même je serai seul en salle des profs à rager, j'aurai la satisfaction de faire ce qui me semble juste. J'aurai la satisfaction de ne pas ployer devant hauteur de la tâche.
Inutile ? Soit. Tel la modeste mésange qui doit vaincre un colosse à coups de bec, car il le faut. Mais si on est deux, trois, mille, on se sent moins seul déjà. Et à dix mille, cent mille, un million on va peut-être le démanger un peu. A soixante-six millions, nous pourrions le briser en miettes.
Ceux-là mêmes qui ont lu, voire enseigné, Sartre oublient que l'acte individuel engage toute l'humanité. Ceux-là mêmes qui ont lu Nizan continuent à spolier les principes philosophiques et à les virtualiser. Avoir lu Sartre, Descartes et Platon, c'est bien, mais qu'il y ait la moindre application au monde réel, laissons-cela aux idéalistes. Nous louerons les morales Kantiennes ou Sartriennes, mais jamais, au grand jamais, ne les invoquerons dans un débat intellectuel.
Pas de chance. J'ai lu Sartre, j'ai lu Nizan, mais j'ai toujours cru que la littérature, la philosophie avaient le monde réel pour champ d'action.

Nous vivons dans une dictature parfaite. Celle de Huxley. Elle a toutes les apparences de la démocratie. C'est une prison sans murs dont on ne songe même pas à s'évader. Les loisirs, la consommation, nous ont donné l'amour de notre servitude.
Nous pourrions croire que la culture, l'intelligence seraient les meilleures armes pour s'en échapper, mais c'est une erreur. Ce n'est que catharsis. Nous lisons "les raisins de la colère", un esprit de révolte nous emplit, les larmes nous viennent, et bien repus d'indignation, nous irons consommer Monsanto au Super U. L'on nous abreuve au quotidien de grands mots, nous pouvons nous plonger dans des dystopies, les films nous gavent de grands concepts nobles, louent le courage, nous nous empiffrons d'idées merveilleuses, nous nous saoulons de l'intelligence pour en faire quoi ? Gras, suintants, nous prenons les bœufs de haut et nous sentons supérieurs, fiers de notre sur-nutrition. Et profitons-en pour mépriser ceux qui crèvent de faim mais qui écoutent leur colère. Nous n'avons pas le choix : ces va-nu-pieds nous font peur car nous sommes faibles. Notre colère s'est noyée dans les replis de nos adiposités. Avachis dans nos fauteuils, nous ne saurions même pas nous défendre si l'on nous attaquait. Il nous faut donc des cadres, des actions réfléchis, il faut savoir ou nous allons, et puis pas prendre trop de risques hein ! T'imagines si on devait restreindre notre consommation ? Si on ne pouvait pas partir en vacances ? 

Plus d'excuses.
C'est trop grave.

Nos droits sont bafoués au quotidien depuis longtemps, nous sommes méprisés, humiliés. Nous n'avons pourtant pas su nous lever. Fatigués, résignés, et puis il y a l'emprunt à rembourser et la voiture au garage. Mais aujourd'hui il ne s'agit plus de nous. Les jeunes, les enfants, les élèves sont touchés, sacrifiés. On interdit d'expression ceux-là même que l'on cherche à élever tous les jours, que l'on tente de former à une pensée libre, critique et rigoureuse. Nous autres, adultes, enseignants, intellectuels, quoique l'on croît, nous ne sommes plus "la jeunesse" depuis longtemps. Le monde n'est plus nôtre. Notre rôle est de construire l'avenir. Tous ces beaux préceptes enseignés en classe, au cinéma, dans la littérature, la philosophie. Libre pensée, démocratie, république, liberté d'expression, égalité, intégrité, ne sont-ils que de belles paroles, voire pire, des outils d'asservissement, de soumission ?

"pas grand sens s'il n'y a pas de visibilité"

Peut-être. Nous aurions le droit de baisser les bras si cela ne touchait que nous, mais ce n'est plus le cas. Dans ce monde, face à une Europe qui souille le droit d'asile, qui nous ramène en Autriche dans les années 30, face à une France fascisante qui tourne le dos à tous ses principes de répartition et refuse d'accueillir des gens qui fuient la guerre, en danger de mort, qui humilie ses travailleurs et donne toujours plus à des puissants qui se gardent bien de payer des impôts qui nous sont dûs, notre responsabilité est lourde. Nous sommes porteurs d'un savoir puissant qui doit nous obliger à regarder ce qui se passe en face. Savoir n'est pas gratuit. Le prix à payer, c'est l'intégrité. 

Nous ne pouvons pas, ne devons pas ne rien faire. Notre société s'effondre et entraîne nos secondes 10, première ES1, terminales STMG 2 ... Nous en sommes responsables. Ne nous resteront bientôt comme alternatives aux regrets que dépression inutile ou aliénation aux pouvoirs plus profonde encore. Nous sommes arrivés à un tournant mais nous pouvons écrire l'histoire. À défaut, elle s'écrira sans nous, les premiers garants de l'université, celle qui partage et élève le monde, pas celle qui asservit et écrase. 

Entendons notre peur et notre colère, exprimons-les, partageons-les, acceptons-les plutôt que de hausser les épaules et de reprendre du dessert. Seul, oui je suis impuissant. "pas grand sens s'il n'y a pas de visibilité", oui mais ensemble et nombreux ? Une énième grève semble bien dérisoire oui, mais il en est tout autant des manifestations organisées et cadrées. Une énième grève est insuffisante, à moins qu'elle soit massive. Totale. Et cela passe par des prises de conscience et des actions individuelles.

Je ne veux plus participer à cette mascarade. Si l'Ecole ne bouge pas aujourd'hui, c'est qu'elle ne mérite plus son rôle. Libre à chacun de préférer son confort à l'intégrité et à la liberté. 





Débrayons.