samedi 23 avril 2016

Après la chute ...


C'est la fin du monde et vous vous sentez seul ?




 Dans les meilleures librairies.




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dimanche 10 avril 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 7.


Trente longues années se sont écoulées depuis que le peuple m'a donné le pouvoir, depuis que les citoyens du monde ont décidé de remettre leur destin entre les mains d'un chef qui les mérite. Qui d'autre que moi, le Djisse, pour supporter pareil fardeau sans jamais fléchir, sans jamais décevoir, sans jamais trahir ? Il me fallait bien accepter ... 
Aujourd'hui, j'ai soixante-dix ans et j'en parais bien quatre-vingt-dix (par contre je me souviens de la règle du trait d'union reliant les nombres inférieurs à cent). Trente années à reconstruire le monde, à éduquer les hommes à la politique, à l'écologie, à l'économie ... Trente années à leur redonner leur pouvoir, mais voilà que je radote encore, je suis un vieil homme. Que me demandiez-vous déjà mes enfants ?

Assis en tailleur sur le plancher, trois ados me regardent. Oui, ce n'est que cela. L'homme qui a sauvé le monde d'un désastre économique, social, de la destruction, n'est qu'un vieil homme à la voix tremblotante, aux cheveux filasses et à la barbe blanche. Pas trace d'hubris chez moi, je m'y savais vulnérable et ma femme m'en a sauvé, à plusieurs reprises. Si l'on excepte les dizaines d'instruments de musique, d'amplis qui traînent partout et une intégrale de Donjon dédicacée par chacun des auteurs (sauf J.C Menu), pas d'objets de valeur. Pas de serviteurs non plus, et je fais encore ma vaisselle moi-même ...


- Monsieur Djisse ... Comment avez-vous eu l'énergie de vous battre contre l'impossible comme vous l'avez fait ? 


Je ferme les yeux une seconde et me revois, au volant de ma 206. Je me dirigeais vers mon lycée. Une boule me tiraillait l'estomac. Nous étions en 2015, les attentats venaient de déchirer la France, et nous sentions tous que quelque chose de bien plus énorme se tramait. Plus tard, les #NuitDebout allaient se transformer en ce que nous savons : la Grande Révolution, Celle qui allait détrôner les puissants, les oligarques, qui nous saignaient en nous retournant les uns contre les autres.  La dernière, celle qui unirait tous les prolétaires, de l'ouvrier au prof, de l'ingénieur système au neurochirurgien, de ceux qui s'imaginaient frontistes à ceux qui se rêvaient communistes révolutionnaires. 
Depuis plusieurs mois, je profitais de mon heure d'aller-retour-boulot quotidien pour écouter du gros rock. En tête de liste, le trompe le monde  des Pixies me vrillait les tympans quasiment tous les matins, le treble boost de Joey Santiago me semblait répondre à une colère qui bouillonnait en moi, qui me tuait à petit-feu. 

Et puis, et puis un jour je m'offris le Hell and Back des Twin Arrows. Le matin suivant, je le glissai dans l'autoradio. 

Fountain of Luck. Putain de Fountain of Luck de fou furieux. Déjà le tremolo square wave d'introduction est tellement intense qu'il entraîne avec lui toute la rage qui maltraite vos entrailles. Sur l'intégralité du morceau, une tension constante qui ne se résout pas, la voix d'Eléonore qui chante avec une colère garage rock, punk. Je contrôlai difficilement mon pied qui souhaitait ardemment nous faire dépasser les cent cinquante kilomètres/heure. T'en fais pas mon vieux, on trouvera un moyen de la purger, notre bile noire. Une envie de ressortir une gratte, de faire saturer un préampli avec une Screaming Bird et de faire partir mon Delay Lama en auto-oscillation, une foudre qui électrise mes doigts impatients d'exprimer ma colère. Justement, il y a les guitares, un riff léger en arrière du thème tremolé, puis ça éclate, ça fuzz, ça crie, du son agressif et dégoulinant des belles distorsions qui ne s'encombrent pas de compression. Ce morceau fourmille de petits détails enragés. La caisse claire, des envolées de sons indéfinissables pour mon oreille néophyte mais qui me rappellent le son de mon ampli lorsque, le fer à souder à la main, je testai la RAT que je venais de construire et que j'avais court-circuité le LM308N - j'ai senti mon cerveau couler par mon oreille gauche -, et enfin la basse qui fait vibrer le bas-ventre malgré le boucan de la courroie de distribution prête à lâcher, jam improbable entre Lemmy, Nick Cave, et Nina Hagen, un goût pour le bruitisme proche de celui de Sonic Youth ou de Trent Raznor ... Des hurlements qui donnent la force d'aller tabasser Dieu le père, qui transforment une frustration morbide en une énergie incommensurable.

Le parking du lycée. Envie de foutre le volume à fond histoire de réveiller les ados, mais cela ne servirait à rien. Ma colère est en moi. Je suis paisible. Vous m'avez rendu ma colère. Je me garai, coupai le contact. Je vous retrouverai tout à l'heure, pour la suite du disque. Je prendrai bien soin d'enseigner l'intelligence aux gosses, les mathématiques permettent cela. Se rebeller.

Save the bullshit for my funeral !

Je veux hurler !




J'ouvre les yeux.
Je souris, calme et apaisé.


- Mon énergie ? 
La colère, mes enfants, la colère.


mardi 5 avril 2016

Quelques mots, de grands mots et des petits mots ...


Nos mots nous sont volés. J'en suis persuadé. 

Oh, pas volontairement j'imagine. Mais le résultat est le même : nos mots, ceux qui nous rassemblaient, ceux qui nous unissaient, finissent par décrédibiliser tous nos combats et nos choix de vie, finissent par nous monter les uns contre les autres, par nous tuer ...

Il y a peu, j'ai découvert Pierre Kropotkine et le mouvement anarchiste international, mouvement que j'avais longtemps regardé de loin, bienveillant face à ces belles idées mais jugeant et supérieur. Ah ! L'anarchie ! Ne m'en parlez pas, une pensée de jeunes hippies fainéants qui vivent grâce au RSA, grâce à notre travail ! 
J'exagère le trait, mais en tout cas tout cela me semblait déraisonnable. L'absence d'ordre ? Tout laisser au chaos ? Avec tous ces gens violents et malhonnêtes ? Sûr que cela finira mal, qu'imaginez-vous ?
Puis, j'ai lu Kropotkine et sa construction de la morale anarchiste. J'y ai découvert une rigueur, une discipline inattendue, une construction théorique basée sur l'observation de la nature, fortement inspirée des travaux de Darwin*, un ancrage dans le réel à l'opposé même de ce que l'on nous caricature. Je n'ai pas lu trace d'antimilitarisme adolescent ou d'angélisme aveugle dans ses pages mais au contraire la prise en compte des comportements de groupe des animaux de meute en cas de conflit, en cas d'injustice, adaptés à une société humaine. L'anarchie n'est pas l'absence d'ordre, mais bel et bien l'ordre sans pouvoir ! Enfin, cette philosophie, forte de s'appuyer sur l'observation de la nature, ne s'encombre plus de dogme ou de doxa, ceux-là mêmes qui domptent nos sociétés raisonnables, ceux-là mêmes qui tournent en rond, se mordent la queue, protègent les mêmes classes encore et encore ... 
Et pourtant, le mot "anarchie", lui, évoque plus chaos et explosion d'entropie que raison et pensée. Ne s'exclame-t-on pas, à la moindre expression de désordre, "Ça y est, c'est l'anarchie !", là où il est juste question de bordel ? "Ça y est, c'est l'anarchie !" quand une classe s'agite et refuse de bosser. "Ça y est, c'est l'anarchie !" quand la colère emporte des casseurs dans une manifestation. La plupart des soi-disant anarchistes ne sont d'ailleurs que de doux rêveurs vaguement déconnectés et décrédibilisants, mais quid des penseurs ? Du merveilleux modèle que nous proposent l'Entraide ou la Morale Anarchiste ?

Pierre Kropotkine prend le temps de nous parler, patiemment, du courage ouvrier, de l'entraide, de la générosité des travailleurs, du partage face à la misère, des grèves, lentes, pesantes et des actes de solidarité des laborieux face à la faim, la fatigue, la mort ... L'ouvrier, le travailleur, ces exploités, nous, tous ceux dont nous devrions aujourd'hui être plus proches que jamais, nos camarades, que sont devenus ces héros de la révolution ? Ce groupe qu'un élan romantique entraîne derrière lui ... Que nous ont laissé des décennies de détournement de vocabulaire ? 

Des "beaufs". C'est tout. C'est faible, c'est crade. C'est triste. Le mot qui caractérise les pauvres, les exploités ne donne guère envie. Plus de souffle révolutionnaire unissant les prolétaires poitrine au vent debout sur leur barricade, prêts à mourir pour le grand soir, c'est chacun chez soi devant Secret Story avec un pastaga le dimanche après-midi. On leur opposera bêtement les "bobos", vocable insensé et inutile, ou des "bourgeois" qui n'en sont pas. On nous reprochera d'avoir un problème avec la "réussite", lorsque nous crachons sur l'injustice et l'esclavage. Derrière quel mot pourrions-nous nous retrouver alors ? "travailleurs" est aujourd'hui spolié par tous les puissants qui nous imaginent assistés et flemmards. "prolétaires" n'est plus qu'un reliquat de vocabulaire de classe, souillé du sang de tous les prisonniers des mégalomanies idéologues du XXème siècle. "anarchie", "communautarisme", "biologique", "permaculture", "survivalisme", "décroissance", tout ce qui n'a pu être trainé dans la boue fut récupéré comme argument publicitaire pour vendre des grelinettes à 200€ comme invention révolutionnaire. Quant aux paysans, ils sont "cul-terreux" s'ils ne sont pas chefs d'entreprise assujettis aux banques et à l'industrie agrochimique ... Quelle merveilleuse manipulation, sans arme, sans violence. Asservissez-nous si vous le souhaitez, mais ne m'insultez pas !

Et, aujourd'hui, les problèmes sanitaires sont (enfin) de plus en plus exposés, les scandales politiques s'accumulent, les violences policières s'aggravent, notre exploitation devrait sembler plus évidente que jamais. Pour autant, le peuple, cet ogre décérébré, s'accroche plus que jamais à la démocratie. Cette "démocratie", personnellement, je ne l'ai jamais connue. J'ai bien conscience que notre liberté de parole est bien plus tolérée que celle des Syriens bien sûr, mais quand a-t-on réellement écouté notre avis ? Le mot lui-même a-t-il encore du sens ? Pourtant, nous l'utilisons sans le remettre en question. D'ici peu, il sera lui aussi vidé du peu de sens qui lui restait. Suite aux attentats de novembre 2015, nous nous sommes tous réunis derrière un mode de vie, une culture "républicaine", une "France" qui n'existe pas, mots morts-vivants, qui s'agitent sans âme. Les régionales suivantes, à défaut de remettre le système en question, comme il devient urgent de le faire, ont à nouveau accablé les "abstentionnistes" qui s'abstiennent de voter. Car leur non-vote n'a aucune signification, aucune valeur. Merci Raphaël Enthoven (non je n'en ai pas marre de le citer. C'est un con). Quand au "socialisme", heureusement pouvons-nous compter sur M. Lordon pour le qualifier de "droite complexée", c'est plus précis ... Nous avons perdu nos mots. Ils n'ont plus de sens. Nous ne pouvons plus parler, plus communiquer.

Dans ce monde sans repère, que nous reste-t-il ? Comment se construire ? 
Comment se construire dans une relation amoureuse par exemple ? Quel vocabulaire nous est laissé par notre belle culture ?
L'homme est un conquérant, la femme une conquête. Le féminisme a encore du fil à retordre. J'entendais des lycéens discuter vendredi dernier, parler d'une actrice pornographique et dire qu'ils lui "mettraient bien une cartouche". J'hésitai deux secondes à leur préciser qu'une actrice pornographique n'aurait probablement pas grand chose à faire de deux adolescents puceaux, mais j'ai préféré en souffrir. Voyez-vous donc l'amour ainsi ? Une mise à mort ? 

"Tirer un coup", "tirer sa crampe", "défourailler", "défoncer", "bourrer", ... Une énumération de termes guerriers, dominateurs, violents, traumatisants, traumatiques. Un champ lexical qui exclut littéralement la femme de l'acte. C'est ce qu'on vous a mis dans les synapses ; « con, connasse, salope, va te faire foutre, putain, pute, va te faire enculer, enculée, pétasse,  », toutes ces belles insultes de notre société galante, tous ces beaux jurons qui remettent les femmes à leur place de pénétrée, faible et soumise.


De ce gros tas de merde, une petite idée germe ...
C'est une petite idée, très ambitieuse et optimiste. Ça tient peut-être à presque rien, mais nous avons peut-être ici un moyen de reprendre en main notre civilisation. Et si nous reprenions le contrôle sur les mots ? Et si, au lieu de caricaturer des pensées, nous tentions d'en saisir le sens avant d'en invoquer le nom à tort et à travers ? Communisme, anarchisme, philosophie reprendraient-ils sens ? Et si, au lieu de mépriser les vies, les pensées que nous croyons vulgaires, nous tentions de les comprendre, de communiquer, d'apprendre ce qu'ils peuvent nous apporter au lieu de les qualifier systématiquement de "beaufs" ou de "petits-bourgeois" ? Ne pourrait-on pas alors se serrer les coudes contre ceux qui nous mangent plutôt que de se bouffer le nez mutuellement ? Et si nous cessions simplement de parler de notre pays comme d'une "démocratie" ? Et si nous cessions de parler de notre société comme d'une société "civilisée" ? Peut-être la révolte, celle qui gronde, que l'on sent monter, s'élever, pourrait-elle alors éclater ?

Et si nous comprenions que l'amour, ce n'est pas l'homme qui pénètre, mais la femme qui accueille, ce n'est pas l'homme qui domine, mais la femme qui reçoit ? Pourrions-nous cesser alors de vouloir dominer tout ce qui existe ? Imaginez-vous tout ce qui changerait dans notre façon d'aborder les femmes ? Le monde ? La planète entière ?

J'en ai une petite idée, mais c'est vertigineux !


Je veux savoir. Je tourne la page de notre vieux dictionnaire pour m'en composer un plus beau ...
















* Quoique, là encore, le Darwinisme social, trahison totale des idées de Kropotkine mais également de l'intransigeance scientifique et des conclusions rigoureuses de Darwin, a opposé les deux pensées dans l'esprit de bien des anarchistes ...