jeudi 24 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 6.


A mon entrée en classes préparatoires aux grandes écoles, filière MPSI, je m'attendais évidemment à apprendre beaucoup de mathématiques, peut-être un peu de physique aussi, quant à la chimie, j'avais déjà abandonné l'idée mais c'est une autre histoire. J'y ai appris bien plus. J'y ai appris que les mathématiques n'étaient pas qu'intéressantes et efficaces, mais bel et bien passionnantes, intrigantes, mystérieuses au point d'y consacrer ma vie. J'y ai également découvert Giono, dont je pris plaisir à parcourir les Grands Chemins, bien plus beatnick que Sur la route, et moins prétentieux aussi. J'y ai expérimenté la vie d'internat, une vie d'amitié au quotidien. 
J'y ai enfin découvert un arpège de Sib majeur, quatre voix et une transition alto-soprano parfaites. Quelques mesures qui m'ont fait découvrir un nouveau monde, d'une richesse et d'une finesse inouïes : le Tuba Mirum du Requiem en Ré mineur de W.A Mozart.

Je me rappelle de mon pote Pierrot qui un jour nous ramène dans la chambre 108 son disque comme ça lala l'air de rien, on aura de la musique pour bosser. Oui tout le monde connaît, tout le monde trouve ça magnifique, tout le monde considère cette œuvre comme la plus grande pièce de l'histoire de la musique, en toute bonne foi et avec mesure. Je sais. Sauf que je suis un gros beauf, et qu'à l'époque, malgré mes dix-neuf balais, je ne connaissais toujours pas. 
Le disque tourne, l'Introitus commence - C'est beau - puis le Kyrie - C'est beau aussi, dis donc il est pas mal ton disque - puis le tube, le Dies Irae - C'est classe, ça pourrait faire musique de film ! Ah ça a déjà été fait ? Dans Amadeus dis-tu ? Bah non, je connais pas ... (Ô ... Mon Djisse du passé, si seulement tu savais à quoi t'attendre ...) - et enfin, le Tuba Mirum. 
Quelques notes de trombone - déjà, le trombone c'est la classe - reprises par la basse soliste. Le thème s'épanouit ensuite. Je pourrai en parler pendant plusieurs lignes, mais le temps n'est pas à une étude que je ne saurais maîtriser.
Les voix solistes fondent l'une dans l'autre, la dernière note de la mélodie de l'une se mêlant à la première de la suivante. Si la transition du soliste ténor à la soliste alto est magnifique, la transition alto-soprano, elle, me fit littéralement frissonner, dès la première écoute ...

Le reste du Requiem, c'est le Requiem : sa réputation n'est pas usurpée, cette œuvre est au patrimoine de l'humanité, elle devrait faire partie de l'apprentissage culturel de chaque citoyen. C'est une pièce merveilleuse qui peut continuer à fasciner après une vie d'étude. En ce qui me concerne, ces quelques notes, ce trombone, ces lignes de chant qui se mélangent ...  C'était l'ouverture d'un pan entier de ce que serait ma vie désormais.

Hier, j'ai réécouté le disque, celui là même que je m'étais offert à la FNAC à l'époque, probablement le disque qui m'est le plus précieux. Le Requiem en Ré mineur de Nikolaus Harnoncourt. Il m'est beaucoup plus familier aujourd'hui bien sûr, et certaines émotions se sont émoussées, souvenirs d'émotions anciennes ou chargées de mon bagage culturel plus conséquent. Cependant, le Tuba Mirum reste particulier. Quand le Dies Irae retentit, à mesure qu'approche l'arpège de trombone, je sens l'excitation qui monte, je remonte ma vie jusqu'à mes dix neuf ans. Lorsque, enfin, c'est le moment, je frissonne, comme le premier jour.

À dix-neuf ans, j'étais encore un enfant, à bien des égards. 
Un élève de Khâgne, écharpe et cheveux en pétard, long manteau noir, qui lisait Proust, extrêmement prétentieux, avait un jour affiché au réfectoire un texte "parodique" se moquant des élèves de MPSI, en éculant les clichés. Nous étions des fans de foot, puceaux, obsédés par notre calculatrice, incultes, aveugles aux "véritables" merveilles de ce monde ... Appelons ce connard X par défaut, je n'ai pas encombré ma mémoire de son nom.
Peu avant, peu après ? Aucune idée. J'avais passé un mercredi après-midi à discuter musique avec mon pote Pierrot, Berlioz, Brassens peut-être, probablement ces quelques notes du Requiem. Nous aimions la Musique, toutes les musiques, nous avons tant découvert, nous écoutions attentivement, partagions, ... Nous nous interrompîmes car il me fallait remettre un papier à une amie littéraire. Je débarquai alors dans cette pièce enfumée, six élèves de Khâgnes, un joint, un disque de Tryo, X. pérorait dans son coin, la discussion ne tournait qu'autour d'eux et de leur supériorité, émaillée éventuellement du fait que le pétard rend plus intelligent et - insérez ici quelques lieux communs de gauche -


Ça vaut le coup de lire Albert Camus pour en arriver là.

Tant pis pour eux, moi j'avais Pierrot et tous mes potes. Nous étions loin des caricatures et on s'en foutait.

Et j'avais le Requiem et toutes ses promesses ...


mardi 22 mars 2016

Les cours, épisode 2.


"Monsieur, est-ce que c'est correct ?"

Lors de mon chapitre sur l'étude des fonctions usuelles en seconde, j'avais proposé aux élèves volontaires un problème qui démontre la décroissance de la fonction inverse. Aux élèves motivés car c'est difficile, il faut construire un raisonnement, il y a du calcul littéral, il faut appliquer une définition et étudier les signes d'un produit et d'une différence ... Autrement dit, un exercice proposé aux élèves qui veulent choisir une filière scientifique.

Oui, C. je te confirme que ce travail que tu m'as présenté est correct. Il est même mieux que cela, rigoureux et très bien rédigé. Comme tous tes devoirs maison d'ailleurs, ce qui pose question car les interrogations et les devoirs surveillés, eux, plafonnent à trois sur vingt. Je sais très bien que ta maman ingénieure n'est pas loin derrière.

Je t'écris cet article, que tu ne liras jamais - je l'espère, et j'espère également que mes collègues ne s'en serviront pas de moyen de pression pour m'obliger à aller demander le pont de l'ascension déguisé en Dalida à notre cher M. le Principal. - pour t'expliquer ce que je ne peux pas t'expliquer.

J'aurais dû vérifier que tu avais compris. J'aurais dû te demander comment tu avais étudié le signe de ab/(b-a) puisqu'il manquait une petite étape à cet endroit. J'aurais dû te demander la définition de la décroissance d'une fonction. Et je ne l'ai pas fait. Tu étais fière de ton devoir.

Ce fut un "mauvais geste professionnel" comme dirait mon formateur IUFM, de ces mauvais gestes professionnels du quotidien, de ces petites erreurs qu'on oublie à la fin de la séance en jetant les quelques papiers qui traînent encore sur les tables des élèves. Non. Ce fut une faute, un manquement. Pire encore : ce fut un renoncement.
Je ne l'ai pas fait, et je ne l'ai pas fait parce que cela n'aurait servi à rien. Tu n'as pas eu de cours de mathématiques en quatrième et depuis tu fais des efforts pour rattraper ton retard. Tu n'as pas eu de cours de mathématiques cette année-là car ton professeur est parti en burnout et n'a jamais été remplacé. Personne ne veut faire ce boulot qui, pourtant, est bien payé pour bosser la moitié de l'année dix-huit heures par semaine. De toute façon, des lacunes évidentes dans les compétences de sixième et cinquième me font penser que l'absence de cours de quatrième n'est pas seule en cause.
Tu n'avais aucune chance, et tu n'y arrives pas. Oui, c'est injuste.

Pour autant, tu demandes une filière ES., où les mathématiques sont prédominantes, et tu l'auras. C'est un choix par défaut, motivé par tes lourdes difficultés d'expression et par le rejet d'office de la filière STMG car c'est la honte. Tu n'as pas de projet. Tu ne comprendras rien l'année prochaine malgré les efforts de tes professeurs, mais, rassure-toi : tu l'auras ton orientation.
Aussi, je n'ai pas vérifié que tu avais compris le travail de ta mam ton travail car c'était inutile. Toute ton année, tu l'as passée à sauver les meubles (relativement), à te ruer sur tous les travaux de rattrapage pour assurer une moyenne pas trop pathétique, mais soyons honnêtes, tu n'as rien compris aux notions. Aujourd'hui, tu ne comprends rien aux statistiques, tu ne comprends rien à l'analyse fonctionnelle, tu ne comprends rien à la géométrie analytique. Tu as perdu cinq heures trente par semaine à tenter d'appréhender des théories dont tu n'as même pas effleuré l'essence. Tu as perdu ton temps.

Ai-je perdu mon temps à t'aider ? C'est une vraie bonne question. Dès le début de l'année, je savais que c'était perdu d'avance mais c'est mon boulot - me battre contre des chimères - et le "bon geste professionnel" justement est de toujours croire en ses élèves, de croire en leur capacité à progresser, "de croire en eux" dirons-nous de façon assassine et malhonnête. Tous tes efforts furent vains. Pourtant, j'ai essayé, je t'ai encouragé, et toi de ton côté, tu as fait de ton possible. Quel est l'intérêt de tout cela, quel en est le sens ? Ne t'ai-je pas justement conforté dans l'idée que tu pouvais y croire, au prix d'un espoir trahi, tel le maître qui agite une tranche de fromage au-dessus de la tête d'un chat pour la manger finalement ?
Mon boulot consiste-t-il à vous aider, ou à maintenir en place l'illusion d'un système bienveillant ?

Quelle violence ...




Je crois en l’École pourtant. 

J'espère y croire encore ...

dimanche 20 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 5.


Il fait froid, ça pique les oreilles. Heureusement Maman, elle m'a mis mon bonnet et des gants. Elle me fait un bisou. Je suis tout fouiché dans trois couches de manteaux. Il y a des feuilles mortes par terre. C'est peut-être l'automne. Il est tôt, il fait encore nuit. Il y a des tas d'enfants qui jouent et je ne comprends pas ce que je fais là. Je donne un coup de pied à une cosse de marron. J'ai un peu peur. Mais je vais même pas pleurer. C'est comme ça le monde. Je vais passer tout le jour à faire de mon mieux et à essayer d'être le meilleur. La journée ça va être long. J'espère que Maman ne va pas m'oublier ce soir. 
Je reste enfermé à écouter la maîtresse. Elle en sait des choses. Je ne serai jamais aussi intelligent qu'elle. Pourtant il le faut, ils le disent à la télé. Il faut bien travailler sinon on va devenir chômeur, pauvre ou même réfugié syrien. C'est long. Je n'ai pas le droit de discuter avec mon voisin. De toute façon il faut écouter la maîtresse. C'est ça qu'on doit bien faire.
La récréation, il faut vite retrouver ses amis, surtout tout faire pour ne pas être celui qu'on se moque. Des fois je les trouve un peu bêtes mais je ne le dirai pas, j'ai peur qu'on me rejette. Je regarde les autres se moquer d'Antonin, je les trouve méchants mais il ne faut pas qu'ils le sachent. Il doit être malheureux.
Le soir, je n'ai qu'une idée. Partir au plus vite. Chez nous il fait chaud et il y a les Chevaliers du Zodiaque à la télé. Peut-être même du pain et du Nutella.

Le spleen des petits, Stupeflip

A l'école, La majorité des enfants s'amusent ou ne s'ennuient pas trop, comprennent parfaitement les règles. Pour eux pas de souci. Savarouler sans trop de problème, au moins jusqu'au brevet. Mais au moins, ils seront intégrés. Intégrés. Mais les non réels ou non continus qu'on ne peut pas intégrer, ou difficilement ? 

Ils souffrent.

Ils souffrent ... et non, ça n'ira pas mieux.

Ceux qui n'y arrivent pas en classe n'ont aucune chance, ils se construiront comme incapables jusqu'à leur mort. Parce qu'ils n'ont pas su s'intégrer. Nous savons pourtant que tous les enfants n'intègrent pas les notions au même rythme, pas de la même façon et que c'est injuste, sans même parler des dys- divers que l'on demande aux enseignants de gérer sans formation (non trois demi journées et un .pdf de trois pages ne sont pas une formation). C'est pourtant bien dans un format unique que se font les apprentissages et ce, malgré tous les efforts de création, d'imagination des professeurs des écoles, qui se battent pour chacun, même ceux que la société condamne. L'esprit de compétition est une saloperie qui torture.
Ceux qui sont frappés d'exclusion, quelle que soit la raison - tu as des vêtements de pauvre, tu as les oreilles décollées, tu es noir, tu n'as pas regardé les Marseillais, inconscients collectifs, résurgences d'infamies sociales que nous devrions pouvoir détruire, mais qui sommes-nous face aux parents, la télé, les voisins, ... ? - n'ont aucune chance. Ils se construiront comme fuyants, petits - immatures - mais là, pour l'instant, ce sont boulettes de papier sur la tête pendant la séance de problèmes, moqueries à la cantine, toutes les brimades envisageables non punies par la loi pendant la récréation.

Pour tous ceux-là, c'est avec la trouille au ventre qu'on va à l'école, au lycée. Cette sensation que l'on ne connaît habituellement qu'à la rentrée des classes quand on a peur de savoir qui est notre professeur de physique cette année, ce mal de ventre va poursuivre ces malheureux, va les poursuivre jusqu'à ... hum ...

Le Spleen des Petits parle de tout cela, de cette souffrance indicible ... Elle est de ces grandes chansons qui transmettent de la violence, de la colère, sans marteler son message. Elle poisse. Dès le gimmick, les dents serrées, King Ju nous la crache sa boule au ventre.

"Le spleen des petits à l'école, ça les rend marteau
Peu d'chances de s'en sortir, s'ils en ont marre tôt"

Profitez-en, ce sont les plus belles années de votre vie. Pensez-y vous avez tellement de chance, vous êtes humiliés, ridiculisés, alors que toute votre vie au travail ce sera pareil.

"Déjà en CP ils s'écrasaient devant les costaux
Et dans c'panier d'crabes les plus forts seront des tourteaux"

La loi du plus fort. Cette abomination qui n'est qu'une vulgarisation infâme des théories de Darwin mais que l'on nomme tout de même darwinisme social. La loi du plus fort. Celle qui justifie toutes les saloperies néo-libérales, les chefs d'état véreux qui ont du sang sur les mains, Monsanto qui a des cancers dans l'administration ...

"Il est tout p'tit, pourtant le spleen a fait son entrée"

Pourtant, à ton âge, on ne sait pas ce que c'est que de souffrir.
 
"Il sait pas si maman c'est à quatre heures ou à cinq heures et demi
Il sait pas pourquoi la dame est méchante à la garderie"

Tu n'as aucune chance de comprendre. Aucune chance de comprendre ce que tu fais là. Aucune chance de comprendre les règles. Ta seule chance c'est de ne te poser aucune question et de tout accepter.

"Le chef de table, c'est un grand blond qui l'embête
Celui qui dans les arbres lui avait perché sa casquette
Il s'acharne sur le p'tit qui lui a jamais rien fait
À la récré c'est moqueries, même à la balle aux prisonniers"

Comme maman et papa : écrase-toi devant les plus forts, ils ont tous les droits. Maman et papa ils s'écrasent bien devant M. le Patron, devant nos politiciens, devant nos banques. C'est comme cela que ça marche.

"À l'école, pour lui c'est l'humiliation
En sixième ce sera The Wall et commencera la sélection"

Enfin. Rassure-toi après ce sera pire. Marche ou crève.

"Il serre encore les dents mais tiendra pas dans cette violence"





Comme prévu, ça poisse. 



J'aime beaucoup Stupeflip. Leur univers qui gravite entre nonsens et absurde et leur permet de faire passer toute leur colère, leur musique qui foisonne, à mi-chemin entre le punk, le hip-hop et n'importe quoi d'autre, on sent le bricolage déluré avec tout ce qui tombe sous la main, toutes les idées qui tombent sous les synapses, leur monde graphique, crade, non pas sale, plutôt non-propre, à mille lieues des délires mode des Sex Pistols, ... 
J'aime beaucoup ce groupe, mais encore plus cette chanson :
- Les samples sont superbes, torturés, désaccordés, le flow tout bonnement parfait. Le chorus sur le piano est malade, malaisant. C'est triste et lancinant.
- Le texte est très bien écrit et parle des grands oubliés de notre monde. Les enfants. Grands absents de notre réflexion, de nos raisonnements. Ce sont pourtant eux qui souffrent les premiers des grands problèmes actuels. 

Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle entre cette chanson et le Requiem des Innocents de Louis Calaferte, roman quasi autobiographique qui parle de l'enfance dans des quartiers miséreux de Marseille, années 30-40. L'écrivain y dépeint une population violente et écœurante, les gosses n'hésitent pas à se faire subir les pires sévices, surtout pour deux victimes, l'une subissant à peu de choses près une tentative de meurtre après torture. Les adultes sont, quant à eux, au mieux pathétiques, lâches, idiots, bestiaux. Leurs gosses ne font que reproduire ce qu'ils voient de cette société adulte.
Les enfants subissent de plein fouet toutes les évolutions de la société. L'école est sensée être sacrée : un lieu privilégié dans lequel les idées sont plus fortes. Entre ces murs, la société est enseignée aux enfants. En ce sens, elle fait son boulot. La société est enseignée aux enfants : les plus forts sont les plus forts. Ceux qui ne sont ni bons en classe, ni populaires à la récré souffriront, et on leur dira : "c'est pas si grave !", "c'est parce qu'ils sont jaloux", "mets-toi au travail !" ... Ailleurs, ceux qui ne sont ni de riche extraction, ni sur-diplômés devront se contenter des miettes ; mais qu'ils ne se plaignent pas, on leur a préparé un chouette programme : un canapé blanc, une télé à écran plat qui lui expliquera que c'est de la faute des méchants migrants et qu'ils sont tout de même bien plus intelligents que cette blonde pneumatique qui croit que Nelson Mandela est un acteur, un McDo le vendredi soir. La belle vie, celle que l'on promet aux enfants ...


Il fait froid, ça pique les oreilles. Heureusement Maman, elle n'était pas trop en retard. Elle me fait un bisou. Je suis juste un peu déçu de rater les Chevaliers du Zodiaque. Je mets une cosse de marron dans ma poche parce que c'est rigolo.
 

vendredi 18 mars 2016

Les cours, épisode 1.


Un établissement scolaire est peu ou prou un sanctuaire, presque idéalement isolé des problèmes et des considérations du reste de la société. L'architecture y est toujours étrange, mystérieuse, du bon goût d'un architecte soviétique qui aurait eu entre les mains des quantités astronomiques de préfabriqué. Les sept cent quatre-vingt salles de classe, toutes identiques sauf les trois que l'ancien principal adjoint a entrepris de faire repeindre en choisissant lui-même les couleurs - vert pomme et rouge chantier - y semblent évoluer dans un monde géographiquement chaotique, d'ailleurs, l'utilisation d'une carte peut être utile les premiers jours. Le temps y est mou, instable, certaines heures paraissent une étincelle, d'autres un incendie de forêt en Corse en plein été. Les règles y sont étranges, archaïques, incompréhensibles pour les non initiés.

Et il y a nous, les initiés, les gardiens du temple. Nous qui trouvons un sens à tout cela. Nous qui sommes chez nous dans ce beau bordel. Nous qui sommes du bon côté de l'ésotérisme. Nous qui semblons une société secrète, occulte, privilégiée, prétentieuse à nombre de concitoyens.
Bien sûr, je comprends parfaitement l'incompréhension provoquée par notre malsaine fascination pour les boîtes de Velleda neufs, notre désespoir face à un paquet de copies que l'on sait ratées et qui nous prendront une heure trente de notre vie, notre fatigue après cinq heures de cours qui pourtant se sont très bien passées mais les trois heures consécutives à parler de fonctions polynômes du second degré pendant lesquelles l'essentiel a consisté à rappeler les identités remarquables pour la quatrième fois de l'année alors que je me demande encore comment je vais pouvoir rattraper mon retard sur le programme m'ont un peu achevé, notre fierté quand on peut affirmer que, oui, cela fait trois mois que l'on a rempli toutes les heures de son cahier de texte alors même que le logiciel ne fut accessible qu'en décembre, notre angoisse face aux évaluations par compétences et leur relevé, alors même que de toute façon, TOUS les élèves auront leur brevet et que personne n'en fera rien ...

Curieusement, l'heure de cours est la partie la moins compliquée de ce boulot. Restent pléthore de mystères irrésolus toutefois. Pourquoi les élèves se piquent-ils tout le temps leur stylo quatre couleurs par exemple ? Pourquoi est-il si difficile de comprendre le message "Pensez à bien réviser votre cours pour demain nudge nudge wink wink ?" Pourquoi semblent-ils si obsédés par les vacances ? Ah si si, ça je comprends.
Je vais juste préciser : "partie la moins compliquée de ce boulot" ne signifie pas que c'est simple ! Évidemment, le cours est le lieu de toutes les interactions, de toutes les compréhensions, nous devons y être présent à chaque respiration et laisser tous les élèves exister, et coexister. C'est un travail d'une complexité extrême, d'une finesse inouïe, d'une difficulté incommensurable et après un déjà honorable début de carrière - honorable en termes de durée - tout ce que j'ai pu faire, c'est travailler mes postures, ma pédagogie, ma présence autoritaire et bienveillante, mais je ne sais toujours pas grand chose de l’Élève, cet être étrange qui semble avoir l'idée saugrenue d'avoir une existence propre, une vie et d'avoir parfois peur pour son avenir ...

Ah, et puis, "partie la moins compliquée de ce boulot" ... C'est le cas uniquement quand la séance est bien préparée hein ! Bon, ça paraît évident, mais ça ne fait pas de mal de le rappeler.
En l'occurrence, parfois, une séance part en live. Bien sûr, ça arrive à tout le monde, une fois de temps en temps. 
Personnellement, j'ai tendance à être légèrement bordélique. Toutes mes mathématiques sont bien en ordre dans ma tête, mais gérer à la fois le cahier de texte, V. qui fout une baffe à A., l'ordinateur qui semble très paresseux, C. qui n'a pas ses affaires parce qu'il avait mal lu son emploi du temps, le bulletin d'appel, le retard de M. dont le scooter a des problèmes de démarrage - depuis quatre mois - et le vidéoprojecteur qui s'est mis à fumer mais je suis sûr qu'en le redémarrant il tiendra bien encore trente minutes, parfois, ça fait beaucoup. Si le cours n'est donc pas parfaitement prêt, presque minuté, la réussite de la séance ne repose plus que sur le sérieux <sigh> des élèves.

Hum ... Pourquoi racontai-je donc cela ?

La la la ...

C'est non sans une légère honte que je me suis retrouvé ce matin dans la situation suivante :

- Bon, qui a son livre ?
- ...
- Bon, ok, je prête le mien.
- ...
- Je vous propose l'exercice 4 p 124 je vous laisse dix minutes, vous pouvez cherchez en groupe.

Et, au moment de la correction, vient ce moment merveilleux où je me rends compte :
1) que j'ai oublié de préparer ladite correction.
2) que je n'ai pas le sujet sous les yeux (j'ai prêté mon livre).
3) que les élèves semblent avoir du mal à comprendre la différence entre les quartiles et l'intervalle interquartile dont la médiane n'est PAS le milieu, pour la dernière fois !
4) que là, il va falloir que j'y aille à l'aveugle, pour expliquer un exercice difficile, avec une demi-page de texte dans laquelle les données sont cryptées.
5) gueuh.

Donc je me lance. 

Au bout de dix minutes, ça ne manque pas, E. (l'élève TRÈS douée de la première éco-soce) me dit : "Monsieur je ne sais pas comment vous dire ça, mais je trouve l'exact inverse de ce que vous trouvez ."

Ah oui, merde.
 
C'est elle qui a raison en plus.

Alors ...
solution n°1 : mauvaise foi, se mettre en colère.
solution n°2 : apitoyer. Ne fonctionne jamais.
solution n°3 : "oui, haha, je vous ai bien eu, je l'ai fait exprès afin de vérifier que vous suiviez bien".
solution n°4 : expliquer que les mathématiques, justement, s'accordent très mal au principe d'autorité et qu'il faut toujours remettre en question ce que disent les professeurs.
solution n°5 : prendre son air de rien, attendre que les élèves sortent, s'enfermer, pleurer.
solution n°6 : ...





Voilà, voilà ...

La fin de la séance va être ... comment dire ...

...





C'est quand déjà le weekend ?





jeudi 17 mars 2016

Chronique de mon autoradio, épisode 4.


"Nous, les femmes, nous sommes pleines de contradictions, nous pouvons sortir de la salle de sport, et aussitôt nous jeter sur un gâteau à la crème", heureusement, Gerbinéa est là pour vous mesdames ! Grâce à ses quatre-vingt-dix-sept pour cent de protéines d'origine non contrôlée dont sept pour cent Bio, il permet de couper court à tous ces désobligeants petits creux. Car oui, vous êtes bien pleines de contradictions.

J'aime comme les femmes sont SYSTÉMATIQUEMENT prises pour des connes : elles ne s'intéressent à rien, ne cherchent qu'à rentrer dans leur jean taille 36 qui leur donne un si joli fessier mais attention, sont des femmes libérées, même si au fond elles cachent un cœur tendre et si fragile qui ne cherche qu'une épaule solide et réconfortante pour s'y reposer ...
Je ne parlerai pas de la condition déplorable des femmes ici. A nouveau, relire Simone de Beauvoir ou plus directement l'excellent magasine Causette - en kiosque, il est caché entre Metropolitan et Jeune et Jolie - vous sera bien plus profitable. Pour une fois, j'essaierai de réfléchir à ce que cela renvoie comme image de l'homme :
Comment me sens-je, personnellement, en tant qu'être à bite dans ce monde qui véhicule une image si immonde de la moitié de la population ?

Pour couper court aux critiques éventuelles de l'un de mes trois lecteurs, je vais tout de suite préciser une chose : non, l'homme n'est pas à plaindre, de même que, soyons honnête, en tant qu'homme blanc de la classe moyenne et de culture catholique, ça va, en France, je n'ai pas subi trop de discrimination.

Je parlerai d'autre chose. 

Que me dit cette représentation des femmes sur ce que les media voient de moi ?
Bien sûr, une femme, c'est beau. C'est même, à bien des égards, un étalon esthétique, que ce soit en architecture, en composition picturale, ... (oui oui, j'ai dit '"une femme est un étalon". Pas de souci) Cela dit, la "femme de publicité" est-elle ce dont je rêve comme compagne ? Une femme-trophée qui me pose comme mâle alpha et que je nourris du fruit de mon labeur tandis qu'elle passe ses journées à entretenir son si joli fessier ? Une femme qui dit oui oui à tout ce que je dis ?
Et je ne devrais pas me sentir insulté ? 

Quelle espèce de sous-merde serais-je si je rêvais de cela ?

Je vous propose en lecture le merveilleux Marylin, dernières séances, de Michel Schneider. Il nous dépeint une Marylin Monroe à des lieues de celle des écrans, perdue, sans repère, ne comprenant plus rien à ce que l'on attend d'elle, appelant à l'aide, mais intelligente, cultivée ...
Ce monde merveilleux qui brille et clignote a donc jeté en pâture une femme sans défense aux appétits sexuels des hommes de la terre entière et à ceux envieux des autres femmes, les uns comme les autres nécessairement frustrés. Mais cette femme était quelqu'un. Un vrai quelqu'un, un quelqu'un riche et brillant, au même titre que chacun ici-bas. Quelqu'un qui en est mort.

Aussi n'est-ce pas anodin. Ces publicités, tous les putains de magasines féminins et toutes ces conneries infectes et nauséabondes n'existent que par leur capacité à jouer avec notre frustration. L'objectif est uniquement de vous faire croire, à vous mesdames, que vous n'êtes pas assez belle, - avez-vous pensé  au Botox ? - et à vous messieurs, que votre femme n'est pas assez belle ! Et ça me révolte ! J'enrage de voir des femmes belles malheureuses de vieillir ! J'enrage de voir des couples frustrés de n'être pas Brad Pitt et Angelina Jolie, lesquels sont peut-être en passant de vrais être humains en chair et en os et non en papier glacé ! Je brûle de colère !
Il serait facile de reprocher cela aux consommateurs. En effet, qui n'achète pas Elle n'a aucune raison de souffrir de son travail de sape, mais quelle prétention ! C'est un travail de longue haleine que de se défendre de ce harcèlement. S'en sentir à l'abri, c'est n'être que plus à leur merci. Se couper de la publicité, donc de la télévision et de la radio, des magazines ... Cela fait beaucoup !

Chaque chose en son temps ...

Mais en l’occurrence, monde de merde, si tu tiens à me faire croire que ma vie n'est pas suffisante, je me marre ! Ma femme est belle et, mieux que belle, est ma complice, ma compagne du quotidien, ma camarade de colère, ma pote de détresse ... Ramenez-vous avec toutes vos top-modèles prêtes à se briser au moindre rhume, avec vos bêtasses décérébrées, vous n'avez aucune chance. 
Vous avez le sang de femmes influençables sur les mains, des femmes à qui vous avez vendu une vie de rêve et que vous réduisez en esclavage, mais vous vous en foutez, vous êtes au-dessus de cela ! Vous êtes bien au-dessus du respect de l'être humain. Je ne ris plus lorsque j'entends Nabila et consœurs raconter des conneries. J'ai juste envie de pleurer devant les vies de ces femmes, détruites par des nababs pour abrutir des cons.
Et ce, quiconque regarde une de ces émissions, même si c'est pour rire des bêbêtes, ce qui est méprisable et commun, quiconque achète un magazine féminin en est complice. Le sang sur les mains, quand on commence à le voir, ne part pas si facilement. Il laisse une sale odeur ...


Mesdames,  je le dis et le répète, et ce, au nom de tous les hommes :


Le maquillage n'est qu'un masque.
Les fringues on s'en fout, ce n'est qu'une question de goût, les chaussures encore plus, elles ne vous définissent pas.
Nous n'avons aucunement besoin d'une servante pour nettoyer maison et vêtements.
Ne lisez plus ces magazines qui ne font que vous rendre malheureuses
Soyez vous-mêmes, sauvages et libres.
Ce que nous voulons, c'est une complice, une compagne, une camarade.






Hep ! Hep !








Hum ... 

Attendez ! 







Je crois que cela me rappelle quelque chose ...







Ah oui ! 

Shave yo' Legs, Keb Mo !


Tout est dans cette chanson ... Une chanson d'amoureux qui semble avoir compris tout cela naturellement. Je vous laisse découvrir ce magnifique blues : sur un arpège de guitare acoustique, blues master, Gibson évidemment, quelques notes de piano, un peu d'orgue, des arrangements soyeux et tout en finesse. Et la belle voix de Keb Mo qui nous le dit bien mieux que moi.


"
You dont need no fancy tricks
Painted eyes or glossy lips
I love you just the way you are
Hope you dont mind my beat up car
You dont need to change your dress
You dont need to change your shoes
Dont try to hide your natural looks
Forget about the cover let me read the book
Dont get me wrong I like them heels
But the way I feel is the way I feel
You dont need to change your dress
You dont need to change your shoes
Go ahead be wild and free
you dont have to shave yo legs for me.
Hunnybabe dont starve yourself
Youre lookin good youre lookin well
And Im proud to have you by my side
Glad to have you in my life
You dont have to clean my house
You dont have to wash my clothes
Go ahead be wild and free
Cause you dont have to shave yo legs for me
Youre an angel
You dont have to read them magazines
You already know how to get to me
Just be yourself and I will too
Thats all we really have to do
You dont have to be ashamed
You dont have to hide your knees
Go ahead be wild and free
You dont have to shave yo legs for me.
Now go ahead be wild and free
You dont have to shave yo legs for me.
"




Non, vraiment. Pas besoin de te raser les jambes.


mercredi 16 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 3.


Sans introduction : 
Sweet lord, George Harrison.

Mon vieux George, tu nous auras fait rêver, sais-tu ?
En plus d'avoir porté la moustache la plus classe au monde et de nous avoir forcé à faire semblant d'aimer la musique indienne, tu nous a offert quelques uns des plus chouettes solos de la musique pop. Tu étais beau, ta Country Gentleman entre les mains, branché sur le meilleur ampli de tous les temps (Bassman, Fender), et puis bon, la chemise rose à fleur, il faut oser, mais j'aime bien. Pas sûr de l'impact que cela aurait sur mes élèves cependant, qui ont tendance à regarder de haut toute cette esthétique hippie, ni de ce qu'en dirait ma chérie, qui refuse déjà que je me relaisse pousser ma belle barbe ...

Hors de question que je critique musicalement parlant quoique ce soit des Beatles, cela a déjà été fait maintes fois avec bien plus de connaissances et d'ambition que ce que je pourrais offrir ici. Je me contenterai donc litotement de dire que les Beatles, c'est très bien.

Par contre, je vais parler de moi : ça, je fais bien. George et la chanson Sweet Lord me ramènent quelques années en arrière. Le 29 novembre 2001 exactement, tous les connaisseurs savent ce qui s'est passé le 29 novembre 2001, moi-même je n'ai aucunement eu besoin d'aller vérifier sur Wkipedia, bien sûr. 
J'aime bien Hubert Félix Thiéfaine (Thiéfaine ? Oui mais si si il y a un rapport attendez deux secondes ...) et je ne pouvais passer à côté de son "gros" concert au Zénith de Caen. Comme prévu, arriver une heure et demie en avance était une bonne idée, les fans de Hubert sont des acharnés et certains étaient déjà là depuis un moment. Pas de queue pathétique et interminable genre Star Wars épisode I par contre, mais des petits groupes disséminés sur la pelouse partageant pique-nique, bières et chansons. Quelques temps après, et fuyant la pluie glaçante, nous nous retrouvâmes dans la fosse. J'avais beau ne connaître personne en arrivant, j'avais déjà l'impression d'être entouré d'amis. Une voix commençait à entonner la dèche, la twist et le reste, et la foule l'accompagnait, puis idem de la fille du coupeur de joint, mathématique souterraine, Loreleï Sebasto Cha, et ce, pendant près d'une demi-heure. Je sentis alors mon vieux Nokia 3210 vibrer. Un texto, quelque lettres de Pierrot :

"T'as entendu ? Gorge Harrison est mort ..."

Quelques secondes d'absence ... Ô je sais bien que je ne le connaissais pas personnellement, mais bon je n'avais pas trop l'habitude de perdre mes Beatles à l'époque ... Je passai le message à mon voisin et à sa copine, nous étions tristes, commencions à parler de Abbey Road et de Something ... Comme de nulle part, quelqu'un commença à chanter Sweet Lord. Et la foule de reprendre en chœur, Sweet Lord chanté par 500 personnes.

Puis le concert commença, je ne me souviens plus de la chanson d'ouverture, mais les premiers mots de Hubert furent pour George Harrison ...
Le saviez-vous ? Cela paraît difficile à croire mais George était un mystique. Et bien moi, non. Par contre, cela me fait plaisir d'imaginer qu'au fond d'une salle obscure de Normandie, spontanément, nous avons tous vibré avec lui, et que ça lui a peut-être fait un peu de bien au Karma, vous excuserez l'utilisation approximative de ce vocable que j'usite très peu.

Voilà. Maintenant que vous m'avez lu, allez écouter Sweet Lord et passez une bonne fin de journée.




lundi 14 mars 2016

Pour Jean Dieudonné, Arno, Claude Ponti, Manu Larcenet, Alice ...


Le monde s'effondre.
Non sous les coups d'une pluie de météorites ou d'une invasion extraterrestre, mais bel et bien, de nos propres mains. Les nôtres, celles des hommes. 

Nous dévastons, tuons et torturons hommes et animaux pour produire steaks "de tradition" et téléphones portables, exploitons pour le profit, pillons, et aujourd'hui, notre société semble à deux doigts de s'écrouler. Peut-être serons-nous affamés lors des premières pénuries alimentaires ? Nous serons alors semblables à des grillons, nuées de gens décharnés et malnutris dévorant tout sur leur passage, peut-être anthropophages ... Peut-être la hausse du niveau de la mer redéfinira-t-elle les zones géographiques et nous forcera-t-elle à nous entretuer pour des raisons d'espace vital ? Vus les niveaux actuels d'expositions aux pesticides, nous pouvons toujours espérer que nous pousse la branchie mais vu comme les mutations fonctionnent, il est plus probable qu'on finisse avec 98% de femelles..Peut-être des fonds marins se répandront des tonnes de gaz toxiques qui nous empoisonneront ? Ou, plus simplement, peut-être un incident nucléaire majeur décimera-t-il l'humanité, réduisant à l'état de poussière la plupart de nos avancées technologiques et nous ramenant au bon vieux temps des Abrincates et des Carnutes, ah ça ma bonne dame, à cette époque on savait vivre boudu, quand on risquait de crever de faim chaque hiver, de succomber à chaque grippe et de se faire bouffer par n'importe quel ours, lynx ou réfugié syrien qui passe.

Face à ce beau bordel pré-apocalyptique, nous sommes en droit de nous demander dans quelle mesure à quoi bon (à moins que ce soit déjà interdit par le pacte de responsabilité de notre cher président qu'on aime tant). C'est vrai, quoi ! Pourquoi continuer à aller enseigner alors que je pourrais profiter du peu de vie qui m'est encore alloué (j'ai pas payé ma cotisation cette année ...) à jouer de la guitare, cuisiner, me balader ou gratter le nez de ma douce et tendre ? Après tout, j'aurais l'air malin, face à la Camarde à expliquer que non, je mérite de rester en vie, parce que j'ai tout de même enseigné le théorème d'Al-Kashi et que j'ai sacrifié des heures de grattage de nez pour ça.

Alors oui, on est en droit de se le demander, mais en ce qui me concerne, j'ai un début de réponse.
Je repense à Gilles Deleuze qui raconte et analyse la honte d'être un homme. La honte de faire partie de cette espèce qui dévaste, tue et torture hommes et animaux pour produire steaks "de tradition" et téléphones portables, exploite pour le profit, pille ... L'histoire regorge d'exemples qui me font détourner le visage de mon miroir, ce qui explique mon absence de coiffure, mais, même au quotidien, entendre mes collègues dire qu'ils sont contents d'avoir acheté ce magnifique petit tailleur en formaldéhydes et métaux lourds tâché du sang de deux indiens et demie, le court est bas en ce moment, ou me voir moi-même dans toutes mes bassesses me donne des haut-le-coeur et me fait regretter de n'être pas un petit protiste hétérotrophe.

Que sont les arts, que sont les sciences (hormis le "je découpe un animal vivant pour bien vérifier qu'il ressent la souffrance"), qu'est la philosophie, que sont les mathématiques sinon un moyen d'expurger cette honte ? Notre société mérite de disparaître, non de quelque sentence divine, mais parce qu'elle est incapable de respecter son territoire. Paul Valery dans son bilan de l'intelligence le disait dès 1935 : après tout, bien des espèces ont disparu bêtement, après avoir épuisé les ressources de leur sol. Darwin lui-même précisait que les espèces les plus stables semblaient être celles qui s'organisaient autour de l'entraide et du partenariat avec d'autres espèces et non les dominantes qui tuent des lions en safari (Oh putain comment je te les foutrais dans une arène avec des lions ceux-là mais excusez-moi je m'égare). Or que faisons-nous sinon épuiser notre sol et détruire tout ce qui nous permet de vivre ? Notre société mérite donc de disparaître, et le plus tôt sera le mieux. Mais l'Homme ? Toutes les sociétés humaines ne se sont pas comportées ainsi ! Tous les hommes ne sont pas des dominateurs pervers !

Car, malgré tous les excès de notre civilisation, l'Homme peut créer du beau. Il peut créer de belles choses, communiquer de belles idées. Alors oui, peut-être allons-nous tous crever d'ici peu, mais peut-être que le théorème de Pythagore a sa place dans ce qui nous restera. Peut-être que les œuvres de ces immenses intellectuels qui travaillaient pour l"honneur de l'esprit humain" pour citer Jean Dieudonné, et non pour asservir et réduire en esclavage, méritent d'être transmises.
Donc à la question : A quoi bon ? Je dirai : Ne serait-ce que pour conserver ce que l'humanité a produit de bien, pour avoir une bonne raison de se battre et de s'accrocher ...

Jean Dieudonné, Arno, Claude Ponti, Georges Brassens, Manu Larcenet, Moebius, David Bowie, Gilles Deleuze, René Descartes, Karl Marx, Zach Braff, Hayao Miyazaki, Paul Valery, John Mayard Keynes, Barbara, Pierre Kropotkine, Bruce Springsteen, Pierre Michon, Bill Mollison, Didier Super, Francis Ford Coppola, Shigesato Itoi, Elizabeth Cotten, toi, Alice, ma douce, lorsque je te laisse bosser, et j'en passe tellement ...

Ce que vous avez offert à l'humanité, c'est la preuve qu'on ne produit pas que de l'horrible. Ce que vous offrez à l'humanité, c'est la rédemption. Et ça, ça mérite bien que je me lève pour aller enseigner.
 



vendredi 4 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 2.


Ma main droite sur le volant, le coude gauche à la fenêtre, une cigarette, l'autoradio branché sur Radio Nostalgie FIP, je sillonne les voies-rapides de France en chantonnant du Claude François du Pixies. Les rares feux de croisement m'éblouissent. Lorsqu'un compagnon de route me double, il me semble reconnaître un visage, une expression, un regard, les yeux fixés sur la route, en quête de plénitude ou de sérénité. Lors de l'inévitable arrêt à l'aire de la Vire-Gouvets, je les contemple, attablés, méditant sur leur condition d'homme, pleins d'ambition, d'esprit de quête et d'aventure. Ou peut-être se font-ils juste incroyablement chier. Quand on s'ennuie, on a l'air sage ...

Tant pis. Je sors, je me grille une sèche. Âpre, la fumée emplit mes poumons et me détend. La Dunhill a un goût caramélisé, de pomme caramélisée, peut-être un peu brûlée aussi. Je l'accompagnerais d'un whisky très doux, probablement un Suntory puisque je n'y connais rien, et d'une boule de glace à la vanille, mais il faut que celle-ci soit bonne, forte, pour ne pas s'évanouir derrière les brumes qui tapissent les papilles.

Dans tous mes souvenirs de jeune adulte, j'ai une cigarette à la main. En balade, en déplacement, devant la télé, en attendant le bus, dans les rades, sur la plage, en soirée, à la Fac, une gratte dans les mains (dans ce cas, la clope est coincée entre le Si et le Mi aigu derrière le sillet de tête), en rentrant du Café des Images ... Étudiant, je fumais discrètement, seul. Dunhill toujours, parce que je partageais celles-ci avec mon pote Manu quelques années plus tôt, ou Davidoff, plus chères que les autres mais tellement plus fines, plus subtiles. Puis ce qui était un plaisir devint rapidement un besoin, une dépendance, et la moindre pause de dix minutes me faisait fuir les amphis pour avoir une bonne place près du cendrier. Ah, nous avions probablement la classe, dizaines d'étudiants agglutinés autour d'un cylindre métallique crasseux, nous intoxiquant tout en enrichissant des exploitants et des industriels. Et encore, à l'époque, nous pouvions fumer dans les locaux de l'université : Quelques mois plus tard, nous transposions la même scène pathétique sous la pluie froide de Normandie ...

Ce qui m'amène "subtilement" à la chanson d'aujourd'hui :

Je fume, de Brigitte Fontaine.

Si l'on connaît tous plus ou moins Brigitte Fontaine, c'est souvent plus pour ses extravagances que pour ses chansons, quelque tube chanté en duo avec -M- mis à part.  C'est dommage. Évidemment, mon intérêt pour cette immense artiste m'a plus souvent valu regards hagards qu'oreille complice. Quoiqu'il en soit, la chanson d'aujourd'hui est une saloperie pour ancien fumeur. Si j'ai arrêté la clope il y a près de huit ans,

"Braises dans la nuit blanche
Espoir et allégresse
Noces et petits dimanches
Tiges enchanteresses"

me ferait craquer sur le champ. A l'instant où j'écris ces lignes, à la réécoute de cette tune, l'envie me prend de ressentir à nouveau ces grésillements de saveurs, si amers qu'ils en sont presque désagréables, et si je n'avais à l'esprit l'état lamentable dans lequel me mettait le moindre manque, nul doute que je pourrais sortir partir en quête du premier tabac ouvert risquer mon PEL pour encourager quelque esclavagiste africain. 
Et oui, je sais, le tabac tue, les cancers tout ça. Bien sûr. Une belle saloperie. Comme les bagnoles ou Cyril Hanouna. Chaque cigarette est décevante, nous lui en demandons beaucoup trop. Nous lui demandons de régler nos problèmes, de donner un sens à nos vies. Nous remettons tous nos espoirs entre ses mains, ce qui pose un réel problème anatomique, à moins que mon image soit juste minable. Le tabac peut bien se parer de toutes les vertus d'esthètes, il n'est qu'une drogue de plus, nombreux sont-ils ceux qui louèrent les acides et poudres hallucinogènes pour un jour ne plus jamais redescendre de leur lampadaire.
Ce rapport au malsain, à la mort, à la frustration n'est pas mis de côté pour autant, le contraire m'eût déçu et j'aurais probablement rangé cette chanson dans mon carton de belles chansons dont le verbe m'est admirable mais étranger :

"Cigarette chérie
Languide et dangereuse
Encens vers la Pythie
Câline tubéreuse
Cigarette fantôme
Goûtée, déjà finie
Cigarette à l'arôme
De poison trop exquis"


Mais d'un plaisir gastronome, Brigitte ne saurait se satisfaire, aussi ces "Minarets de santal" se teintent d'un appétit littéralement génital, "plaisir sans rival", "serpent chaud", "Sexe bleu" ou même "odeur de rousse" ... Exhalent fluides corporels et odeurs fortes, l'amour des amoureux. Quelle savoureuse décadence !

En termes de débauche d'ailleurs, la musique n'est pas en reste. Un vrai reggae comme on en entend trop peu. Là où tant d'artistes français s'obstinent à arranger leurs chansons avec les mêmes nappes de synthétiseurs numériques dégueux farcis à l'écoeurement du fameux chorus "Michel Berger" qui pour une raison qui m'échappe semble plus populaire que ce bon vieux Boss Ce-2, gourmand et onctueux, nous avons ici une dame de plus de soixante ans accompagnée de guitares superbes, chaudes, grasses, à la Wah discrète, d'orgues ronds ou claquants, de synthés analogiques tordus dans tous les sens, au point de souffrir de démence lors des derniers couplets. Ceci dit, bien sûr une écoute s'impose, ne serait-ce que pour apprécier comme les mélodies oscillent de refrains simples et efficaces à lignes de chant mettant bien en avant le texte et la grille, classique oui, mais par conséquent accueillante.

Pour finir, oserais-je avancer l'hypothèse d'un second degré dans tout ce délire ? Entre un texte au romantisme presque exagéré et une ligne de chant qui sonne parfois presque parodique ... Comme argument, avançons ce dernier accord, qui clôt cette chanson sur une note légèrement déstabilisante. Oserais-je supposer l’essoufflement d'une passion dévorante et sans fin ?  
Je me plais à y croire mais je doute que cette intention soit volontaire. Probablement n'est-ce qu'une lecture personnelle.
Malheureusement, je ne crois plus au subversif. Les rockeurs qui autrefois se droguaient allègrement sont aujourd'hui morts dans leur vomi ou hommes d'affaires, les acteurs qui aimaient tant le vin sont aujourd'hui Gérard Depardieu. Tous ces abus sont hautement conventionnels, une convention de gens friqués, ou qui n'ont pas à se lever à six heures le matin pour aller travailler, une convention d'aristocrates, qui eux ne risquent pas d'en mourir, et j'associe évidemment cette chanson à tout ceci.

J'aime cette chanson comme j'apprécie les écrits misérabilistes de Victor Hugo pour leur plume élégante, mais je ne peux plus m'empêcher d'y voir l'écriture d'une population suffisamment privilégiée pour se permettre de jouer et louer la déchéance sans la risquer réellement. Aurais-je chanté un hommage à la cigarette à l'époque où elles me flinguaient les poumons et me trouaient le budget alors même que je connaissais les implications sociologiques ou écologiques de leur consommation ? De même, aurais-je écrit des louanges à l'alcool à l'époque où, le coude léger et la main leste, les gueules de bois me rendaient difficiles les longues journées de travail ?

Ne nous laissons plus aveugler par les artistes : ce sont des artisans. Ils ont un savoir-faire, soit, mais ils n'en restent pas moins des gens, la tête dans le guidon, qui ne connaissent que leur univers et bien souvent, notre fascination pour eux n'est que le reflet de notre frustration ... C'est dommage : on apprécie d'autant plus une œuvre lorsque l'on entrevoit l'être humain derrière, avec ses talents, mais aussi ses limites, ses erreurs. Brigitte Fontaine, à ce sujet, est un cas d'école : Tous ses efforts semblent entreprendre de détourner l'humain de son personnage. Il est facile de la caricaturer et de la réduire à un rôle fantasque et décadent. Personnellement, c'est au contraire tout le reste qui m'intéresse. Justement, ce que je lis derrière je fume, si cela ne m'aide pas à connaître Brigitte Fontaine, croire cela serait effroyablement présomptueux de ma part, me la rend en tout cas plus réelle, plus présente, moins admirable aussi, et sa folie d'autant plus fascinante qu'elle est moins sublime.




Par contre, hors de question que je me remette à fumer. Je préfère le bon manger.

mardi 1 mars 2016

Vieux carnets 4 - la cafét'



 Petit dessin de ma période Dupuy & Berberian. PLEIN de défauts mais j'aime plutôt bien ce dessin...