samedi 5 novembre 2016

parcelles, 1.

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"modéliser" n'est pas simplifier, c'est aller à l'essentiel ; mais un essentiel qui diffère en fonction des besoins : l'agriculteur verra dans le soleil une source de vie, l'astonome une étoile, le physicien une boule d'hydrogène et d'hélium - ou une bombe en explosion permanente ...

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Beaucoup trop de raisonnements du quotidien peuvent se résumer de la sorte :
" Si la propriété A est vraie, je suis triste, or je ne veux pas être triste, donc A n'est pas vraie."
Ainsi, pour illustrer, le raisonnement - passionné - d'une amie :
" Spinoza nous dit qu'il n'y a pas de libre arbitre. Je ne peux pas croire ça ! Bien sûr que l'homme est libre !"

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Le nouveau-né n'est pas la création d'un couple, mais bel et bien celle de la femme. Le couple, lui ne fournit qu'un cahier des charges.

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Structurellement, l'univers est de nature discrète, pour peu que l'on se donne la peine de regarder assez précisément. A une échelle nanoscopique, nous ne décelons plus du monde qu'un ensemble d'atomes vibrant, la chaise et les fesses ci-cises sont indiscernables. Ainsi, la notion de "continuité" mathématique, qui explique qu'une droite est un objet complet, sans aucune rupture, est tout autant un merveilleux mensonge qu'une sévère création - les mathématiques sont oeuvre humaine, le plus bel art.

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Tout mouvement social est limité par les prétentions à l'héroïsme de ses militants : "Je veux être le chevalier blanc qui sauvera le monde, il me faut donc un ennemi démoniaque à pourfendre". Ainsi, par exemple, les mouvements écologiques se heurteront-ils toujours aux contingences de l'agriculture, leurs soldats incapables de percevoir l'humanité qui fait de son mieux chez ceux qui nous nourrissent, incapables de reconnaître l'humanité exploitée - et l'Humanité court-elle à sa perte faute d'humanité.

Le militantisme essentiel ne s'évalue pas. C'est, par exemple, le choix, simple et pourtant exténuant, de consommer juste au quoitidien - qui pèse sur la balance économique, incite les marchés. Ce n'est pas brailler contre le vent.

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L'apparence ne s'oppose pas à l'être "véritable" caché sous notre peau. Elle est la première interface sociale, et probablement la plus radicale. Puisque nous sommes soumis à la dictature du beau, notre première responsabilité est d'en redéfinir - et de réhumaniser - les règles, de nous les réapproprier. La beauté est trop puissante pour rester entre les mains de publicitaires ...


Une écrasante majorité des cellules du corps humain se renouvellent en moins de quinze ans. Nous sommes donc, littéralement, ce que nous mangeons - avant même d'être ce que nous pensons ...

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L'Amour n'est probablement rien de plus que l'expression humaine d'une libido universelle, c'est-à-dire de ce qui crée, maintient et met en mouvement la vie sur Terre depuis quatre milliards d'années - et il faudrait voir là un renoncement romantique ?

Amoureux, je suis l'activité volcanique et sismique qui, secouant la planète entière sortit les procaryotes du néant - je ne suis plus le ver de terre amoureux d'une étoile.

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La vie n'est pas "belle". Elle est "beauté". Elle est notre seul point de repère. 

Bienvenue Mathilde. Tu verras, le monde est étrange, mais ça vaut la peine de s'y confronter.







mercredi 2 novembre 2016

les mathématiques d'après Gabin ...


Un élève de cinquième m'a remis quelques poèmes mathématiques. C'est bien meilleur que Eugène Guillevic. J'en partage deux avec vous :


Losange, triangle et rectangle
Tous vos angles dansent ensemble
Les parallèles partent vers le ciel
Les perpendiculaires tombent par terre.


et mon préféré :


La règle et le compas
se séparer n'y comptent pas
Equerre et rapporteur
Evitent les erreurs.


 Merci Gabin.

mardi 18 octobre 2016

Mémoires de mon canal carpien, épisode 1.


Pourquoi joue-t-on ? Pourquoi passe-t-on tant de temps les yeux et l'âme perdus dans un univers virtuel ? Que retire-t-on de ses heures passées à se mettre le canal carpien à l'épreuve des coups d'épée, de la lave et de l'insulte du chien qui se fout de toi car tu as raté tous les canards ?
Question intéressante, parce que, il faut être honnête, les heures passées à "jouer" sont souvent éprouvantes, stressantes, et l'on en ressort l’œil rouge, le cerveau embrumé. Pour le commun, des heures perdues, car les citations de Skyrim quoique de fort bonne qualité font moins d'effet qu'une référence au dernier Amélie Nothomb. C'est dire ...

Ce matin, mon heure de quatrième ne s'est pas très bien passée. J'avais pourtant une séance bien prévue, bien écrite, mais je me heurtai au manque d'envie, à l'abandon de certains élèves. Ils ne veulent plus. Malade, pas d'énergie, j'ai pas eu le courage de me battre contre la fatalité. Après tant d'années d'expérience, j'ai échoué comme un débutant face à un problème habituel. J'ai eu à gérer des gamins bien plus "difficiles", j'ai eu le loisir de voir l'humanité chez les sauvageons dont les medias nous mitraillent l'inconscient, mais voilà, là je me suis effondré ; ils ne voulaient pas. D'habitude, je me démène pour expliquer, montrer le beau mais j'ai perdu. Pas face à des élèves à problèmes, pas face à des élèves pervers, non. Face à des élèves démotivés. You died. Game Over. Continue ? 10, 9, 8, ...

Je repense à Dark Souls. Dark Souls est un jeu difficile. Très difficile. Un jeu conçu pour faire souffrir le joueur. On meurt, on meurt, on meurt et on remeurt pour invariablement renaître dans la même carcasse, grise, affaiblie, vidée. Condamné à renaître sans cesse, il est de la responsabilité même du joueur d'abandonner. Il n'y a pas, il n'y aura pas de game over. Et lorsqu'on s'imagine avoir compris quelques routines, après avoir vaincu un minotaure de plusieurs tonnes, elles sont cassées par un projectile explosif ou un ennemi faible et désespéré. Notre mort-vivant erre dans un monde qu'il ne comprend pas, sauf au prix de lectures et d'études minutieuses, d'enquêtes, de listes exhaustives, d'analyse rigoureuses et d'interprétations critiques et risquées, mais là encore, libre à lui de ne pas s'y intéresser et d'avancer. Juste avancer. Libre à lui de chercher à être efficace s'il le souhaite. Libre à lui de se comporter comme une ordure et de tout détruire sans réfléchir ou juste d'avancer en faisant des placements plus ou moins risqués ;

gérer la magie est efficace mais la gestion des catalyseurs est chaotique donc risquée. Ce bouclier est efficace mais m'alourdit tellement ... Ces études m'ennuient mais m'assurent un métier lucratif. J'ai choisi un métier qui m'épanouit, mais du coup, le loyer c'est dur, et les pâtes tous les jours ... Ce boulot me gonfle, mais il y a la sécurité de l'emploi. Oui le gouvernement c'est des méchants, mais il faut que je rembourse mon emprunt. Pas de bol, maladie grave, commet je gère avec les enfants, avec ma femme ? Aimons-nous les uns les autres, mais pour la sécurité de mes gosses, on vire quand même les barbus. Je suis quelqu'un de bien mais je ne peux pas m'intéresser à tout le monde, donc je prendrai ceux que j'estime abrutis de haut, je leur refuserai toute humanité ...

Et combien d'entre nous font un jour un mauvais choix, de l'erreur sans lendemain dont on rira plus tard avec les copains à celle, lourde, aux conséquences qu'il faudra payer ensuite à vie ? Pas de deuxième essai.

Dark Souls nous l'offre. On perd. On fait de mauvais choix. On meurt. On chope un parasite qui nous défigure. On meurt d'un énorme coup de hache. On tue un guerrier handicapé et son frère vient le récupérer en larmes, protège son corps, mais trop tard. Nous l'avons tué. Nous serons abattus d'une feinte au marteau de guerre, d'une flèche dans la jambe, d'une chute du haut d'une falaise parce qu'on a trébuché contre une marche.
Chaque adversaire est plus fort que nous et veut notre mort, et dans ce bordel, il faudrait apprendre, étudier, réfléchir, se documenter, lire la description de cinquante lignes de ce bouclier pour en apprendre un peu plus sur l'identité trouble d'un prétendu héros dont nous n'avons entendu parler que ponctuellement dix heures auparavant alors que sur ce champ de bataille chaque seconde compte car les arbalétriers en face sont en train de recharger. Il le faut, oui et non. Comme dans la vraie vie, IRL dirons-nous. 

Gérer sa thune, gérer le loyer, le manger, prendre soin de sa santé, assurer au boulot, assumer ses responsabilités payer les factures, se lancer, se prendre des claques, tomber, se relever, profiter et prendre soin de sa famille tant qu'il est encore temps, vivre ce qui est important sans négliger ce qui est primordial, aimer ce qui est superflu malgré le nécessaire et, essoufflé, dans l'urgence, parmi tout cela pourtant relever la tête, penser, étudier pour comprendre, croire en l'intelligence, penser, étudier pour être moral, droit, juste si l'on peut, accepter de se planter lors même que nous n'avons qu'une vie, après des années d'expérience, s'effondrer face au regard désabusé d'un adolescent qui s'en fout et tout de même repartir le lendemain ...
Malgré tous nos efforts nous ne comprenons rien à l'environnement glauque qui nous entoure et au pouvoir absurde qu'on nous impose, noyés que nous sommes dans les renseignements contradictoires, les modèles imprécis et les manipulations, les dogmes et les traditions, aussi, pour la moindre victoire de l'intelligence nous prendrons le reste de nos concitoyens de haut : tous les fachos, les beaufs, les ringards, ceux de droite, de gauche, du centre, les viandards et les vegan, les patrons et les fonctionnaires ...


Foutaises, estimons-nous heureux si nous avons le loisir de penser ! Comprenons bien que si nous avons le loisir d'aimer la littérature, d'aimer le cinéma, d'être bons, ouverts, tolérants, c'est uniquement parce que la vie nous permet de souffler deux secondes entre deux urgences. 
De la chance c'est tout. Pas parce qu'on joue mieux, juste de la chance,
la chance de pouvoir, dans un état en crise financière et morale, manger à sa faim,
d'avoir fait des choix que la chance révéla bons,
d'avoir pu apprendre à réfléchir,
de pouvoir se payer le loisir d'écouter les gens, 
de pouvoir aimer les gens, tous, même les beaufs, les patrons ...
de pouvoir s'émouvoir de la souffrance de ce guerrier qui brûle vif juste devant nous, comme de celle de l'esclave africain qui nous fabrique nos ordinateurs portables, malgré la fatigue des quatre heures supp' mais faut bien sinon nous perdons notre poste,
de pouvoir, malgré la pluie de flèches qui s'abat sur nos bouclier et plastron, s'intéresser à la vie de ce roi que l'identité sexuelle incertaine a rendu fou,
la chance d'être passé entre les flèches ...

Lorsque l'on arrive au bout de Dark Souls, libre à nous de relancer la console pour relancer une partie, avec le recul de toute une vie derrière l'iris, libre à nous de nous intéresser à tous les gens que nous rencontrerons, tous ceux que l'on a oublié, libre à nous de réparer nos erreurs.
Lorsque l'on arrive au bout de la vie, on meurt.






jeudi 6 octobre 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 9.


Renaud peut tout autant m'énerver que m'inspirer des élans d'amitié fraternels qui me feraient serrer très fort un ours polaire dans les bras.
Autant ses dernières mièvreries m’insupportent déraisonnablement, Manhattan-Kaboul ou l'Entarté ne sont que d'objectives bêbêtes chansonnettes sans aucun contenu, autant je peux faire preuve d'une mauvaise foi démentielle pour parler de la première moitié de sa carrière. Parce que le Renaud des débuts c'est une promesse : des ballades avec les copains, l'avenir, les gosses et les bonbons, les moineaux, une guitare et un bouquin de Mallarmé ou de Zola ... et puis la colère aussi contre tous ces cons qui nous écrasent, contre les traditions, les dogmes, les esclavages, un chant de rébellion. On se dit que finalement, si on faisait tout péter, on pourrait peut-être reconstruire un monde plus chouette ?

Une fois professeur, on passe de l'autre côté. Je me suis fait bien des films sur ma vocation : Transmettre les valeurs de la République et tintouin, transmettre un savoir mathématique pour aider les enfants à réfléchir et à se sortir des carcans de pensée imposés. J'aime et je crois profondément en la puissance et la beauté de ce que j'enseigne et je brûle d'enseigner cela ...

 Et puis en pratique, 

Je m'suis chopé 500 lignes :
"Je n'dois pas parler en classe"
Ras l'bol de la discipline !
Y'en a marre c'est digoulasse !

bah oui mais faut tenir sa classe ... et pour cela, bien obligés, faut sanctionner. Je cherche quoi au juste ? Enseigner la réflexion ? Les mathématiques ne sont pas qu'une discipline écrite, contrairement à l'idée répandue. Elles existent pour communiquer. Je cherche à libérer la parole de mes élèves, et je dois leur demander de se taire ? Est-ce juste ? Pourquoi aujourd'hui ai-je surtout l'impression d'enseigner la soumission aux adolescents ? Pourquoi ai-je la sensation de ne faire qu'agiter le drapeau français pour masquer la sortie de la caverne ? 

C'est quand même un peu galère
D'aller chaque jour au chagrin
Quand t'as tell'ment d'gens sur Terre
Qui vont pointer chez "fous-rien"
'vec les d'voirs à la maison
J'fais ma s'maine de soixante heures,

Nous faisons comme si la vie est belle pour vous, les enfants. Nous oublions bien volontiers nos propres souffrances, quand nous avions un mal de ventre le matin à l'idée d'aller au bahut, quand à douze ans, nous rêvions de partir en vélo avec nos potes, de profiter de la nature ... Mais non, nous allions passer toutes nos heures enfermés, à étudier des disciplines imposées 
 
Non seul'ment pour pas un rond
Mais en plus pour finir chômeur!

parce que, oui, bien sûr, pour nous, les universitaires, tout ceci aura servi : ce charabia intellectuel qui ne nous est utile que si nous souhaitons être inutile - je ne soigne personne, je ne nourris personne. Nous pouvons porter aux nues nos grandes réflexions, nos grands raisonnements, notre grande culture, mais quand on a pas de boulot, pas de fric ? Et si le monde s'effondrait, à quoi avoir appris le Latin nous servirait-il ? 
Nous dirons : et le plaisir ? Le plaisir de penser, de comprendre, de s'élever, de s'évader ? Oui

L'essentiel à nous apprendre
C'est l'amour des livres qui fait
Qu'tu peux voyager d'ta chambre
Autour de l'humanité,
C'est l'amour de ton prochain,
Même si c'est un beau salaud,
La haine ça n'apporte rien,
Pis elle viendra bien assez tôt

Mais jamais nous n'enseignons cela. Non, il nous faut "former" nos élèves à des examens qui leur imposent de tous se ressembler : Pour un Djisse qui s'éclate sur le théorème de Pythagore, combien d'élèves en souffrent ? Combien n'y comprennent rien, et se construisent débiles et stupides et idiots et faibles, comparés à leurs camarades qui ont l'air de tout bien comprendre ?

Dix kilos d'indispensables
Théorèmes de Pythagore !

Indispensables ... 

Bien sûr que TOUT ce qui est enseigné au collège est passionnant, mais enseigne-t-on seulement cette passion ?

Quand j's'rais grande j'veux être heureuse,
Savoir dessiner un peu,
Savoir m'servir d'une perceuse,
Savoir allumer un feu,
Jouer peut-être du violoncelle,
Avoir une belle écriture,
Pour écrire des mots rebelles
A faire tomber tous les murs !

Non. L'Ecole n'offre pas cela. L'Ecole enseigne la soumission, crée des consommateurs formés à l'obéissance. Mais réfléchissons un peu, l'Ecole enseignerait-elle une pensée libre qui mettrait la république en danger ? Que les citoyens sachent regarder, et c'en est fini de l'exploitation de l'oligarchie ...  N'est-ce pas évidemment un mensonge de plus ? 
 
Tu dis que si les élections
Ça changeait vraiment la vie,
Y a un bout d'temps, mon colon,
Qu'voter ça s'rait interdit !
Ben si l'école ça rendait
Les hommes libres et égaux,
L'gouvernement décid'rait
Qu'c'est pas bon pour les marmots ...


Un mensonge de plus ...  

 
Si tu penses un peu comme moi
Alors dit :"Halte à tout"
Et maint'nant, Papa,
C'est quand qu'on va où ?


Bah oui, bien sûr, que je pense comme toi.


Ce matin, j'ai engueulé une classe de quatrième qui se foutait visiblement du théorème de Pythagore. Et pourquoi cela l'intéresserait-elle ? Ne faudrait-il pas plutôt s'inquiéter des classes d'élèves qui travaillent sagement, obéissants à chaque ordre de l'autorité sans chercher le moindre sens à cette mascarade ?
L'Ecole méprise les adolescents, ne les voit que comme des "zappeurs" incapables de se concentrer, veut les former à la consommation en leur interdisant de progresser, veut les asservir au Big Data à grand coup de partenariat avec Microsoft ou Amazon et de tablettes en classe, veut les affaiblir ...


Que je le souhaite ou non, j'en suis un maillon. Ok. Maintenant je fais quoi ?





Déjà, j'écoute Renaud ...




lundi 19 septembre 2016

Une autre idée de l'héroïsme ...


Ils pouvaient terrasser des dragons, déplacer des montagnes, déployer leurs ailes majestueuses et s'envoler du haut de cette falaise, celle d'où leur bien-aimée s'était jadis jetée en sacrifice pour attirer les faveurs de Poséidon à son village, ils pouvaient affronter des armées entières leur épée de feu à la main, projeter des boules de feu de leurs mains tendues, invoquer des divinités, ils gagnaient des guerres, ils pouvaient se déplacer à la vitesse du son, ils étaient fils de Dieu, ils battaient des records de saut en longueur, ils étaient champions du monde de football, de tennis, de handball, ils étaient à la tête des plus grandes fortunes du monde, ils devenaient après de nombreuses aventures le roi des pirates, le meilleur dresseur, ou plus tristement, ils gagnaient Koh-Lanta ...

Et tout le monde veut leur ressembler. Ils sont des modèles à suivre. Ils représentent la victoire de l'honneur, de l'effort, mais surtout, ils sont spectaculaires ! Ils ont un truc en plus. Un talent, de la chance, de l'argent peut-être, quelque chose qui les éloigne du commun des mortels, quelque chose qui les élève vers des territoires plus divins que ceux que nous foulons, nous autres, gens du quotidien, du boulot, du stress et de la pression. Avec un bémol pour l'autre clampin qui gagne Koh-Lanta, quoique tous les téléspectateurs doivent se dire, lors de son couronnement, qu'ils préfèreraient être à sa place. Au moins auraient-ils quelque chose à raconter à la machine à café.

Et puis il y a nous, les profs. 

J'aimerais dire que nous avons un talent, un truc en plus - un savoir ? - mais plus personne ne nous croît. Si nous étions réellement bons dans notre domaine, nous serions ingénieur, banquier, présentateur télé, courtier, homme politique ou scientifique-qui-passe-à-la-télé, nous ne nous contenterions pas de ce petit métier. Et puis, quelle grandeur dans ce métier de fainéants toujours en grève ?
Mais il y a devant nous dans cette classe une trentaine de paires d'yeux qui regardent - oh je ne dirai pas attentivement, ce n'est pas toujours le cas - et qui, de-ci de-là, découvrent, apprennent. Et l'heure prochaine rebelote. Et demain on recommence. Et parmi tous ces demi-hémisphères cérébraux si uniques et différents, peut-être aurons-nous la chance de planter une graine de mathématicien, d'historien, de biologiste. Nous n'en saurons jamais rien, car si l'on peut parfois remarquer que la plante pousse, peut-on déterminer quelle semence à germé ? Et d'ailleurs aurait-elle effectivement entamé sa lente croissance si tous les autres collègues n'avaient remis des couches d'engrais sur le semis ?

En tant qu'anciens élèves nous avons tous des images de professeurs-héros que nous avons fait entrer dans notre panthéon de grands esprits. Nous avons tous à l'esprit ces professeurs qui ont illuminé pour qui l'analyse complexe, pour qui la littérature d'Eugène Ionesco ... ces professeurs stars dont la prestance est à notre souvenir comparable à celle du Staline d'une affiche de propagande de Denu Danopykob. 

Furent-ils pour autant nos "meilleurs" professeurs ? 

J'ai le souvenir de ce collègue, très populaire parmi les élèves. Les parents se souvenaient de lui et demandaient que leurs enfants soient dans ses classes. Ils les faisaient rire. Tout leur semblait facile avec lui : le calcul, la géométrie ! Et j'ai le souvenir également d'avoir systématiquement récupéré ses élèves incapables d'initiative, incapables de se souvenir d'une propriété mathématique ou incapables d'organiser leurs idées en troisième ; et leurs parents qui ne comprenaient pas ...
Et il y avait cette collègue : La professeure idéale selon moi, le modèle que je garde à l'esprit au quotidien lorsque je me démotive, discrète, gentille, d'une générosité sans égale, dévouée à sa cause. Je l'ai croisée au collège un jour deux heures après la fin des cours, en train de préparer un cours individualisé pour trois élèves en difficulté sur un point de conjugaison. Elle ne faisait pas "rire" ses élèves, elle était exigeante, elle voulait d'eux qu'ils fassent le maximum et ne lâchait AUCUN d'entre eux, même Hayoub, que tout le monde virait au bout d'un quart d'heure pour insolence. Sans aucune prétention, juste parce que c'est ce qu'il faut faire.

L'enseignement des mathématiques est faussement "aisé". Il est très facile d'expliquer les notions, de montrer que l'on sait faire, de raconter, de faire exposé de ses connaissances - c'est tentant - tel le YouTuber culturel plus intéressé par l'écriture d'une émission que par son intérêt pédagogique. Il est par contre nettement moins évident de mettre les élèves en activité et leur permettre de s'approprier ce  savoir. Pour autant, se souviendra-t-on du mathématicien farfelu qui fait le show sur son estrade en faisant s’esclaffer la classe ou de celui qui s'efface derrière les élèves, n'étant plus là que pour les aider, répondant discrètement aux questions, moins attentif à son image qu'aux difficultés de Rayane ?

Cela peut sembler injuste à qui choisit l'enseignement pour de mauvaises raisons.

Mais
"le bon enseignant n'est pas celui qui tente d'amener les élèves à son niveau, mais celui qui descend avec eux et se réjouit de les aider à le dépasser" m'avait dit un grand monsieur de l'IUFM de Caen.
On pourrait conseiller également : "Si vous préférez Serdaigle ou Griffondor à Poufsouffle, ce métier n'est pas pour vous."
On ne devient pas prof pour la gloire, ni pour l'honneur. On ne devient pas prof par orgueil ou fierté. On le devient pour être quelqu'un de bien.

Non, ce n'est même pas ça.

On devient prof pour enseigner. C'est tout.

Une autre idée de l'héroïsme ...


Putain que c'est bon.

samedi 16 juillet 2016

Au commencement ...


Au commencement était la droite.
Au commencement ... Mais peut-on alors seulement parler de commencement ? La droite existe en dehors de tout cadre, et n'a pour particularité que d'aller nulle part tout en ayant toujours été, de parcourir un infini sans avoir exploré la moindre fraction de l'univers. 

C'est en général lors du premier chapitre du collège qu'on la rencontre. Auparavant, on la confondait avec l'idée de trait droit, tracé à la règle, mais c'est débarrassé de sa gangue réaliste qu'elle devient belle. C'est aussi le premier obstacle de perception de l'univers mathématique. Je dessine une droite, mais puisque le dessin de pipe n'est pas une pipe, je n'en représente qu'une infime partie imprécise. Il faudrait y voir le reste et c'est dans ce reste que se cache la magie. Ce premier objet parfait, parfaitement rectiligne, sans limite mais sans épaisseur, qui est-il, où vit-il, existe-t-il d'ailleurs ou n'est-il qu'une représentation idéale d'objets boiteux ?
Est-il, lui, parfait lorsque la réalité est insuffisante, ou au contraire n'est-il qu'ébauche d'un monde réel infiniment plus complexe ?


On aurait tort de s'enfermer dans une de ces visions de la droite. La concevoir comme réelle est déjà une porte ouverte vers le monde des idées mathématiques, et cela ne lui ôte pas son efficacité comme outil géométrique, logique, technique, ...
Et là est toute la beauté des mathématiques. Dans la droite,

dans cet objet bête et commun présenté en dix minutes dans un tableau dont le temps passé, élève, à tracer à la règle, tirant la langue et laissant bien deux carreaux de marge mais sans être trop sûr que le professeur ait demandé de dessiner des cases de quatre ou cinq lignes de hauteur, nous détourne l'intelligence,

dans cet objet bête et commun qui semble aller de soi aux yeux de tout le monde, mais qui se nimbe à nouveau de mystère lorsque l'on s'éloigne des géométries euclidiennes pour en découvrir de nouvelles aux détours d'un programme de prépa MP ou d'un vieux livre de Michèle Audin,

dans cet objet bête et commun que l'on croyait avoir compris jusqu'à le voir déconstruit et redéfini en termes de géométrie affine ou vectorielle, nu, dépossédé de son cadre visuel pour ne devenir rien de plus qu'ensemble de dimension 1, ce qui semble appauvrissement jusqu'à l'apparition à l'horizon, dans un mirage tel Omar Sharif dans Lawrence d'Arabie, des droites non géométriques, ensembles non plus de points mais de nombres, de polynômes ... 

Saurait-on alors apprécier à sa juste valeur les différentes relations entre droites alors même qu'il est si difficile de les comprendre elles-mêmes ? Comprendre le parallélisme, c'est tenter de comprendre une discussion entre deux individus ; en connaître la langue est un début, mais que saisirons-nous de leurs échanges sans rien savoir de leurs histoires propres ou de leur histoire commune ?
Le parallélisme, notion considérée comme évidente dans l'enseignement de collège, demande de savoir prolonger "indéfiniment" ou "infiniment" chacune des droites, suivant les professeurs. Infiniment ? Mais de quel infini parle-t-ton ? Celui, vu comme imparfait par Aristote et auquel nous ne saurions nous référer, ou celui divin des philosophes et mathématiciens médiévaux ? Nous préfèrerions bien sûr nous référer à une définition topologique, légèrement hors sujet en sixième, donc nous nous contenterons du terme "indéfiniment" qui suppose que l'on peut prolonger autant qu'on le souhaite, or qui souhaite s'amuser à passer l'éternité à prolonger deux droites ? Qui le peut ?
Pas si simple à piger finalement ... 

Quel joyeux foutoir !

Et pourtant nous dirons des élèves qui ne s'y retrouvent pas, trop fins et rigoureux pour se satisfaire d'un dessin de schtroumpf à lunettes tenant une équerre à la main dans le manuel, qu'ils "ont du mal à franchir le cap des concepts" et de ceux qui auront bien appris leur cours et accepteront gentiment ce que dit monsieur le professeur qui est si gentil, laissant de côté ce qui ne rentre pas dans les cases, qu'ils "ont su s'adapter aux nouvelles exigences théoriques".

Quel dommage.

Plus tard sera défini le point comme intersection de deux droites. Celui-là récupèrera donc plusieurs caractéristiques des droites, notamment son infini petitesse. Que l'existence d'un objet infiniment petit soulève évidemment tant de questions qu'il faudrait être abruti pour ne pas se poser n'inquiète aucunement le gentil professeur (moi y compris) qui, bloqué par sa déprimante incompétence, ne parvient pas à faire passer toute sa passion pour ce simple objet sur lequel il pourrait créer des heures de séances de construction à la règle seule et se conforme donc aux exigences si limitées du programme officiel qui laissent tant de beaux esprits fertiles en friche ...

Pourtant quel bel objet que ce point également ... Construisons un point sur une droite et nous créons une demi-droite, ajoutons-en un autre et nous avons un segment, segment qui peut nous servir de repère, d'"unité", notons un 0 à une extrémité et un 1 à l'autre, en la reportant, ou la divisant (Nous le pourrons très vite), nous pouvons y placer une graduation aussi fine que besoin et nous créons une règle infiniment précise qui induira la construction de tous les nombres décimaux ...

Enseigner ce qui nous passionne, c'est aussi cela. C'est avoir une énorme carte du monde en tête, aider les élèves à se fabriquer une hache, couper du bois, construire des bateaux pour aller explorer cet univers onirique, ou bien construire des maisons, des états, des cultures, toute une diplomatie et toute une géopolitique pacifique. C'est évidemment voué à l'échec. Ce n'est pas une raison pour ne pas essayer.

Recréer l'univers ou les outils pour l'explorer. Tout recréer à partir de presque rien. 

Ici, ce presque, c'est la droite.
La droite et l'esprit humain, qui, contre toute attente, peut parfois créer du beau.


jeudi 12 mai 2016

Collègues enseignants, débrayons.


"faire grève demain n'a pas grand sens s'il n'y a pas de visibilité ... " me disait un collègue syndicaliste hier, "débrayer n'aura aucun impact à notre petite échelle ..." me disait un autre collègue le matin même.
Et pourtant, la colère, les mains qui tremblent et la gorge qui se noue, les larmes bloquées derrière l’œil lorsque je regarde mes élèves, qui bossent, qui espèrent construire quelque chose ... Oui, les enfants : les adultes vous ont abandonnés. Le règne du "raisonnable" l'emporte sur celui du juste. C'est comme ça que ça marche, comme ça que le monde tourne, depuis la nuit des temps nous dira-t-on.

Qu'il est simple pourtant de tordre les raisons.

Pourquoi faire grève ?

Les syndicalistes, curieusement, bien loin d'inciter aux mouvements spontanés, appellent quasiment systématiquement à l'organisation, à rester dans leur cadre de confort : des manifestations bien rodées, qui font du bruit, avec des banderoles, des slogans et de la pensée de publicitaire. Est-ce utile ? 

Peut-être faudra-t-il un jour se rendre à l'évidence : les manifestations syndicales, cadrées, ne font plus peur à personne. Quand vous souvenez-vous avoir vu un gouvernement reculer face à une manifestation de carnaval ? Devant la colère de la masse par contre ...

Le gouvernement a donc réussi à nous gueuler, à voix haute, ferme et forte : "Vous vous croyez en démocratie peut-être ?" et nous répondrons juste : "oui, c'est dur, mais il faut être raisonnable". Aussi, les syndicalistes du lycée ne bougeront pas. Ils iront travailler. "pas grand sens s'il n'y a pas de visibilité" donc ils attendront leurs manifestations.
"pas de visibilité" me disent-ils, mais bande de petits malins, la visibilité ne dépend que de vous : que chacun se bouge le cul et gueule. En attendant, personne ne rage, sinon moi. Et bien gardez-cela pour vos actes de foi ponctuels et organisés, dans les clous, et vous pourrez vous plaindre de n'être pas écoutés parce que bon, quand même vous avez voté. C'est bien.

Votre sens de la responsabilité ?

J'aurais bien envie de les rejoindre, tous ces agitateurs de pompons ... Je pourrais être d'accord avec eux et nous nous regrouperions pour nous persuader du bien fondé de notre action. Ah c'était une belle manifestation, ça, il y avait une bonne ambiance et des couleurs. Ah, nous nous sommes bien révoltés, que nous étions en colère. Je pourrais prendre tous les mouvements spontanés de haut, les taxant de "révolte de jeunesse" et j'appellerais les collègues à la dissidence dans les rangs en prétextant des baisses de salaire, mais pas trop souvent parce qu'ils ne voudront pas perdre trop d'argent.

Très peu pour moi.

Je repense aux grands mouvements de grève, aux gens qui se regroupaient, qui se serraient les coudes, qui risquaient gros, très gros, qui crevaient de faim, et je nous regarde, affalés, gras, à moisir dans notre confort, soumettant nos fièvres aux factures d'électricité. Pathétiques ...

J'entendais une discussion entre trois élèves : S, végétarienne, et M. ne comprenait pas ce choix. Elle lui répliquait : "de toute façon, que tu manges ou pas de la viande, des animaux seront tués tout de même, qu'une personne n'en mange pas ça ne changera rien."
J'aurais aimé pouvoir lui dire deux trois choses, à S, par exemple, qu'elle entendra cela toute sa vie, que son choix essentiel se fracassera au quotidien contre des murs avec un joli papier peint dessus, qu'elle se retrouvera face à des surfaces polies qui brillent. Impossible de trouver une aspérité. Face au raisonnable.
Le raisonnable. Que l'on pourra qualifier de maturité peut-être, d'âge adulte ... et qui n'est qu'abdication. 
"quand même je vais pas refaire grève, ça coûte cher", '"ça ne sert à rien", tout cela n'est qu'abandon, genou plié ventre à terre face au grand libéralisme qui adoube de son épée, tout en persuadant le pauvre ouvrier de son impuissance, imposant la reconnaissance en faisant craindre le remerciement. 

Savez-vous ? Je ne plierai pas ! Et quand bien même je serai SEUL à faire grève, quand bien même je serai seul en salle des profs à rager, j'aurai la satisfaction de faire ce qui me semble juste. J'aurai la satisfaction de ne pas ployer devant hauteur de la tâche.
Inutile ? Soit. Tel la modeste mésange qui doit vaincre un colosse à coups de bec, car il le faut. Mais si on est deux, trois, mille, on se sent moins seul déjà. Et à dix mille, cent mille, un million on va peut-être le démanger un peu. A soixante-six millions, nous pourrions le briser en miettes.
Ceux-là mêmes qui ont lu, voire enseigné, Sartre oublient que l'acte individuel engage toute l'humanité. Ceux-là mêmes qui ont lu Nizan continuent à spolier les principes philosophiques et à les virtualiser. Avoir lu Sartre, Descartes et Platon, c'est bien, mais qu'il y ait la moindre application au monde réel, laissons-cela aux idéalistes. Nous louerons les morales Kantiennes ou Sartriennes, mais jamais, au grand jamais, ne les invoquerons dans un débat intellectuel.
Pas de chance. J'ai lu Sartre, j'ai lu Nizan, mais j'ai toujours cru que la littérature, la philosophie avaient le monde réel pour champ d'action.

Nous vivons dans une dictature parfaite. Celle de Huxley. Elle a toutes les apparences de la démocratie. C'est une prison sans murs dont on ne songe même pas à s'évader. Les loisirs, la consommation, nous ont donné l'amour de notre servitude.
Nous pourrions croire que la culture, l'intelligence seraient les meilleures armes pour s'en échapper, mais c'est une erreur. Ce n'est que catharsis. Nous lisons "les raisins de la colère", un esprit de révolte nous emplit, les larmes nous viennent, et bien repus d'indignation, nous irons consommer Monsanto au Super U. L'on nous abreuve au quotidien de grands mots, nous pouvons nous plonger dans des dystopies, les films nous gavent de grands concepts nobles, louent le courage, nous nous empiffrons d'idées merveilleuses, nous nous saoulons de l'intelligence pour en faire quoi ? Gras, suintants, nous prenons les bœufs de haut et nous sentons supérieurs, fiers de notre sur-nutrition. Et profitons-en pour mépriser ceux qui crèvent de faim mais qui écoutent leur colère. Nous n'avons pas le choix : ces va-nu-pieds nous font peur car nous sommes faibles. Notre colère s'est noyée dans les replis de nos adiposités. Avachis dans nos fauteuils, nous ne saurions même pas nous défendre si l'on nous attaquait. Il nous faut donc des cadres, des actions réfléchis, il faut savoir ou nous allons, et puis pas prendre trop de risques hein ! T'imagines si on devait restreindre notre consommation ? Si on ne pouvait pas partir en vacances ? 

Plus d'excuses.
C'est trop grave.

Nos droits sont bafoués au quotidien depuis longtemps, nous sommes méprisés, humiliés. Nous n'avons pourtant pas su nous lever. Fatigués, résignés, et puis il y a l'emprunt à rembourser et la voiture au garage. Mais aujourd'hui il ne s'agit plus de nous. Les jeunes, les enfants, les élèves sont touchés, sacrifiés. On interdit d'expression ceux-là même que l'on cherche à élever tous les jours, que l'on tente de former à une pensée libre, critique et rigoureuse. Nous autres, adultes, enseignants, intellectuels, quoique l'on croît, nous ne sommes plus "la jeunesse" depuis longtemps. Le monde n'est plus nôtre. Notre rôle est de construire l'avenir. Tous ces beaux préceptes enseignés en classe, au cinéma, dans la littérature, la philosophie. Libre pensée, démocratie, république, liberté d'expression, égalité, intégrité, ne sont-ils que de belles paroles, voire pire, des outils d'asservissement, de soumission ?

"pas grand sens s'il n'y a pas de visibilité"

Peut-être. Nous aurions le droit de baisser les bras si cela ne touchait que nous, mais ce n'est plus le cas. Dans ce monde, face à une Europe qui souille le droit d'asile, qui nous ramène en Autriche dans les années 30, face à une France fascisante qui tourne le dos à tous ses principes de répartition et refuse d'accueillir des gens qui fuient la guerre, en danger de mort, qui humilie ses travailleurs et donne toujours plus à des puissants qui se gardent bien de payer des impôts qui nous sont dûs, notre responsabilité est lourde. Nous sommes porteurs d'un savoir puissant qui doit nous obliger à regarder ce qui se passe en face. Savoir n'est pas gratuit. Le prix à payer, c'est l'intégrité. 

Nous ne pouvons pas, ne devons pas ne rien faire. Notre société s'effondre et entraîne nos secondes 10, première ES1, terminales STMG 2 ... Nous en sommes responsables. Ne nous resteront bientôt comme alternatives aux regrets que dépression inutile ou aliénation aux pouvoirs plus profonde encore. Nous sommes arrivés à un tournant mais nous pouvons écrire l'histoire. À défaut, elle s'écrira sans nous, les premiers garants de l'université, celle qui partage et élève le monde, pas celle qui asservit et écrase. 

Entendons notre peur et notre colère, exprimons-les, partageons-les, acceptons-les plutôt que de hausser les épaules et de reprendre du dessert. Seul, oui je suis impuissant. "pas grand sens s'il n'y a pas de visibilité", oui mais ensemble et nombreux ? Une énième grève semble bien dérisoire oui, mais il en est tout autant des manifestations organisées et cadrées. Une énième grève est insuffisante, à moins qu'elle soit massive. Totale. Et cela passe par des prises de conscience et des actions individuelles.

Je ne veux plus participer à cette mascarade. Si l'Ecole ne bouge pas aujourd'hui, c'est qu'elle ne mérite plus son rôle. Libre à chacun de préférer son confort à l'intégrité et à la liberté. 





Débrayons.

samedi 23 avril 2016

Après la chute ...


C'est la fin du monde et vous vous sentez seul ?




 Dans les meilleures librairies.




http://dev.to/rly

dimanche 10 avril 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 7.


Trente longues années se sont écoulées depuis que le peuple m'a donné le pouvoir, depuis que les citoyens du monde ont décidé de remettre leur destin entre les mains d'un chef qui les mérite. Qui d'autre que moi, le Djisse, pour supporter pareil fardeau sans jamais fléchir, sans jamais décevoir, sans jamais trahir ? Il me fallait bien accepter ... 
Aujourd'hui, j'ai soixante-dix ans et j'en parais bien quatre-vingt-dix (par contre je me souviens de la règle du trait d'union reliant les nombres inférieurs à cent). Trente années à reconstruire le monde, à éduquer les hommes à la politique, à l'écologie, à l'économie ... Trente années à leur redonner leur pouvoir, mais voilà que je radote encore, je suis un vieil homme. Que me demandiez-vous déjà mes enfants ?

Assis en tailleur sur le plancher, trois ados me regardent. Oui, ce n'est que cela. L'homme qui a sauvé le monde d'un désastre économique, social, de la destruction, n'est qu'un vieil homme à la voix tremblotante, aux cheveux filasses et à la barbe blanche. Pas trace d'hubris chez moi, je m'y savais vulnérable et ma femme m'en a sauvé, à plusieurs reprises. Si l'on excepte les dizaines d'instruments de musique, d'amplis qui traînent partout et une intégrale de Donjon dédicacée par chacun des auteurs (sauf J.C Menu), pas d'objets de valeur. Pas de serviteurs non plus, et je fais encore ma vaisselle moi-même ...


- Monsieur Djisse ... Comment avez-vous eu l'énergie de vous battre contre l'impossible comme vous l'avez fait ? 


Je ferme les yeux une seconde et me revois, au volant de ma 206. Je me dirigeais vers mon lycée. Une boule me tiraillait l'estomac. Nous étions en 2015, les attentats venaient de déchirer la France, et nous sentions tous que quelque chose de bien plus énorme se tramait. Plus tard, les #NuitDebout allaient se transformer en ce que nous savons : la Grande Révolution, Celle qui allait détrôner les puissants, les oligarques, qui nous saignaient en nous retournant les uns contre les autres.  La dernière, celle qui unirait tous les prolétaires, de l'ouvrier au prof, de l'ingénieur système au neurochirurgien, de ceux qui s'imaginaient frontistes à ceux qui se rêvaient communistes révolutionnaires. 
Depuis plusieurs mois, je profitais de mon heure d'aller-retour-boulot quotidien pour écouter du gros rock. En tête de liste, le trompe le monde  des Pixies me vrillait les tympans quasiment tous les matins, le treble boost de Joey Santiago me semblait répondre à une colère qui bouillonnait en moi, qui me tuait à petit-feu. 

Et puis, et puis un jour je m'offris le Hell and Back des Twin Arrows. Le matin suivant, je le glissai dans l'autoradio. 

Fountain of Luck. Putain de Fountain of Luck de fou furieux. Déjà le tremolo square wave d'introduction est tellement intense qu'il entraîne avec lui toute la rage qui maltraite vos entrailles. Sur l'intégralité du morceau, une tension constante qui ne se résout pas, la voix d'Eléonore qui chante avec une colère garage rock, punk. Je contrôlai difficilement mon pied qui souhaitait ardemment nous faire dépasser les cent cinquante kilomètres/heure. T'en fais pas mon vieux, on trouvera un moyen de la purger, notre bile noire. Une envie de ressortir une gratte, de faire saturer un préampli avec une Screaming Bird et de faire partir mon Delay Lama en auto-oscillation, une foudre qui électrise mes doigts impatients d'exprimer ma colère. Justement, il y a les guitares, un riff léger en arrière du thème tremolé, puis ça éclate, ça fuzz, ça crie, du son agressif et dégoulinant des belles distorsions qui ne s'encombrent pas de compression. Ce morceau fourmille de petits détails enragés. La caisse claire, des envolées de sons indéfinissables pour mon oreille néophyte mais qui me rappellent le son de mon ampli lorsque, le fer à souder à la main, je testai la RAT que je venais de construire et que j'avais court-circuité le LM308N - j'ai senti mon cerveau couler par mon oreille gauche -, et enfin la basse qui fait vibrer le bas-ventre malgré le boucan de la courroie de distribution prête à lâcher, jam improbable entre Lemmy, Nick Cave, et Nina Hagen, un goût pour le bruitisme proche de celui de Sonic Youth ou de Trent Raznor ... Des hurlements qui donnent la force d'aller tabasser Dieu le père, qui transforment une frustration morbide en une énergie incommensurable.

Le parking du lycée. Envie de foutre le volume à fond histoire de réveiller les ados, mais cela ne servirait à rien. Ma colère est en moi. Je suis paisible. Vous m'avez rendu ma colère. Je me garai, coupai le contact. Je vous retrouverai tout à l'heure, pour la suite du disque. Je prendrai bien soin d'enseigner l'intelligence aux gosses, les mathématiques permettent cela. Se rebeller.

Save the bullshit for my funeral !

Je veux hurler !




J'ouvre les yeux.
Je souris, calme et apaisé.


- Mon énergie ? 
La colère, mes enfants, la colère.


mardi 5 avril 2016

Quelques mots, de grands mots et des petits mots ...


Nos mots nous sont volés. J'en suis persuadé. 

Oh, pas volontairement j'imagine. Mais le résultat est le même : nos mots, ceux qui nous rassemblaient, ceux qui nous unissaient, finissent par décrédibiliser tous nos combats et nos choix de vie, finissent par nous monter les uns contre les autres, par nous tuer ...

Il y a peu, j'ai découvert Pierre Kropotkine et le mouvement anarchiste international, mouvement que j'avais longtemps regardé de loin, bienveillant face à ces belles idées mais jugeant et supérieur. Ah ! L'anarchie ! Ne m'en parlez pas, une pensée de jeunes hippies fainéants qui vivent grâce au RSA, grâce à notre travail ! 
J'exagère le trait, mais en tout cas tout cela me semblait déraisonnable. L'absence d'ordre ? Tout laisser au chaos ? Avec tous ces gens violents et malhonnêtes ? Sûr que cela finira mal, qu'imaginez-vous ?
Puis, j'ai lu Kropotkine et sa construction de la morale anarchiste. J'y ai découvert une rigueur, une discipline inattendue, une construction théorique basée sur l'observation de la nature, fortement inspirée des travaux de Darwin*, un ancrage dans le réel à l'opposé même de ce que l'on nous caricature. Je n'ai pas lu trace d'antimilitarisme adolescent ou d'angélisme aveugle dans ses pages mais au contraire la prise en compte des comportements de groupe des animaux de meute en cas de conflit, en cas d'injustice, adaptés à une société humaine. L'anarchie n'est pas l'absence d'ordre, mais bel et bien l'ordre sans pouvoir ! Enfin, cette philosophie, forte de s'appuyer sur l'observation de la nature, ne s'encombre plus de dogme ou de doxa, ceux-là mêmes qui domptent nos sociétés raisonnables, ceux-là mêmes qui tournent en rond, se mordent la queue, protègent les mêmes classes encore et encore ... 
Et pourtant, le mot "anarchie", lui, évoque plus chaos et explosion d'entropie que raison et pensée. Ne s'exclame-t-on pas, à la moindre expression de désordre, "Ça y est, c'est l'anarchie !", là où il est juste question de bordel ? "Ça y est, c'est l'anarchie !" quand une classe s'agite et refuse de bosser. "Ça y est, c'est l'anarchie !" quand la colère emporte des casseurs dans une manifestation. La plupart des soi-disant anarchistes ne sont d'ailleurs que de doux rêveurs vaguement déconnectés et décrédibilisants, mais quid des penseurs ? Du merveilleux modèle que nous proposent l'Entraide ou la Morale Anarchiste ?

Pierre Kropotkine prend le temps de nous parler, patiemment, du courage ouvrier, de l'entraide, de la générosité des travailleurs, du partage face à la misère, des grèves, lentes, pesantes et des actes de solidarité des laborieux face à la faim, la fatigue, la mort ... L'ouvrier, le travailleur, ces exploités, nous, tous ceux dont nous devrions aujourd'hui être plus proches que jamais, nos camarades, que sont devenus ces héros de la révolution ? Ce groupe qu'un élan romantique entraîne derrière lui ... Que nous ont laissé des décennies de détournement de vocabulaire ? 

Des "beaufs". C'est tout. C'est faible, c'est crade. C'est triste. Le mot qui caractérise les pauvres, les exploités ne donne guère envie. Plus de souffle révolutionnaire unissant les prolétaires poitrine au vent debout sur leur barricade, prêts à mourir pour le grand soir, c'est chacun chez soi devant Secret Story avec un pastaga le dimanche après-midi. On leur opposera bêtement les "bobos", vocable insensé et inutile, ou des "bourgeois" qui n'en sont pas. On nous reprochera d'avoir un problème avec la "réussite", lorsque nous crachons sur l'injustice et l'esclavage. Derrière quel mot pourrions-nous nous retrouver alors ? "travailleurs" est aujourd'hui spolié par tous les puissants qui nous imaginent assistés et flemmards. "prolétaires" n'est plus qu'un reliquat de vocabulaire de classe, souillé du sang de tous les prisonniers des mégalomanies idéologues du XXème siècle. "anarchie", "communautarisme", "biologique", "permaculture", "survivalisme", "décroissance", tout ce qui n'a pu être trainé dans la boue fut récupéré comme argument publicitaire pour vendre des grelinettes à 200€ comme invention révolutionnaire. Quant aux paysans, ils sont "cul-terreux" s'ils ne sont pas chefs d'entreprise assujettis aux banques et à l'industrie agrochimique ... Quelle merveilleuse manipulation, sans arme, sans violence. Asservissez-nous si vous le souhaitez, mais ne m'insultez pas !

Et, aujourd'hui, les problèmes sanitaires sont (enfin) de plus en plus exposés, les scandales politiques s'accumulent, les violences policières s'aggravent, notre exploitation devrait sembler plus évidente que jamais. Pour autant, le peuple, cet ogre décérébré, s'accroche plus que jamais à la démocratie. Cette "démocratie", personnellement, je ne l'ai jamais connue. J'ai bien conscience que notre liberté de parole est bien plus tolérée que celle des Syriens bien sûr, mais quand a-t-on réellement écouté notre avis ? Le mot lui-même a-t-il encore du sens ? Pourtant, nous l'utilisons sans le remettre en question. D'ici peu, il sera lui aussi vidé du peu de sens qui lui restait. Suite aux attentats de novembre 2015, nous nous sommes tous réunis derrière un mode de vie, une culture "républicaine", une "France" qui n'existe pas, mots morts-vivants, qui s'agitent sans âme. Les régionales suivantes, à défaut de remettre le système en question, comme il devient urgent de le faire, ont à nouveau accablé les "abstentionnistes" qui s'abstiennent de voter. Car leur non-vote n'a aucune signification, aucune valeur. Merci Raphaël Enthoven (non je n'en ai pas marre de le citer. C'est un con). Quand au "socialisme", heureusement pouvons-nous compter sur M. Lordon pour le qualifier de "droite complexée", c'est plus précis ... Nous avons perdu nos mots. Ils n'ont plus de sens. Nous ne pouvons plus parler, plus communiquer.

Dans ce monde sans repère, que nous reste-t-il ? Comment se construire ? 
Comment se construire dans une relation amoureuse par exemple ? Quel vocabulaire nous est laissé par notre belle culture ?
L'homme est un conquérant, la femme une conquête. Le féminisme a encore du fil à retordre. J'entendais des lycéens discuter vendredi dernier, parler d'une actrice pornographique et dire qu'ils lui "mettraient bien une cartouche". J'hésitai deux secondes à leur préciser qu'une actrice pornographique n'aurait probablement pas grand chose à faire de deux adolescents puceaux, mais j'ai préféré en souffrir. Voyez-vous donc l'amour ainsi ? Une mise à mort ? 

"Tirer un coup", "tirer sa crampe", "défourailler", "défoncer", "bourrer", ... Une énumération de termes guerriers, dominateurs, violents, traumatisants, traumatiques. Un champ lexical qui exclut littéralement la femme de l'acte. C'est ce qu'on vous a mis dans les synapses ; « con, connasse, salope, va te faire foutre, putain, pute, va te faire enculer, enculée, pétasse,  », toutes ces belles insultes de notre société galante, tous ces beaux jurons qui remettent les femmes à leur place de pénétrée, faible et soumise.


De ce gros tas de merde, une petite idée germe ...
C'est une petite idée, très ambitieuse et optimiste. Ça tient peut-être à presque rien, mais nous avons peut-être ici un moyen de reprendre en main notre civilisation. Et si nous reprenions le contrôle sur les mots ? Et si, au lieu de caricaturer des pensées, nous tentions d'en saisir le sens avant d'en invoquer le nom à tort et à travers ? Communisme, anarchisme, philosophie reprendraient-ils sens ? Et si, au lieu de mépriser les vies, les pensées que nous croyons vulgaires, nous tentions de les comprendre, de communiquer, d'apprendre ce qu'ils peuvent nous apporter au lieu de les qualifier systématiquement de "beaufs" ou de "petits-bourgeois" ? Ne pourrait-on pas alors se serrer les coudes contre ceux qui nous mangent plutôt que de se bouffer le nez mutuellement ? Et si nous cessions simplement de parler de notre pays comme d'une "démocratie" ? Et si nous cessions de parler de notre société comme d'une société "civilisée" ? Peut-être la révolte, celle qui gronde, que l'on sent monter, s'élever, pourrait-elle alors éclater ?

Et si nous comprenions que l'amour, ce n'est pas l'homme qui pénètre, mais la femme qui accueille, ce n'est pas l'homme qui domine, mais la femme qui reçoit ? Pourrions-nous cesser alors de vouloir dominer tout ce qui existe ? Imaginez-vous tout ce qui changerait dans notre façon d'aborder les femmes ? Le monde ? La planète entière ?

J'en ai une petite idée, mais c'est vertigineux !


Je veux savoir. Je tourne la page de notre vieux dictionnaire pour m'en composer un plus beau ...
















* Quoique, là encore, le Darwinisme social, trahison totale des idées de Kropotkine mais également de l'intransigeance scientifique et des conclusions rigoureuses de Darwin, a opposé les deux pensées dans l'esprit de bien des anarchistes ...

jeudi 24 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 6.


A mon entrée en classes préparatoires aux grandes écoles, filière MPSI, je m'attendais évidemment à apprendre beaucoup de mathématiques, peut-être un peu de physique aussi, quant à la chimie, j'avais déjà abandonné l'idée mais c'est une autre histoire. J'y ai appris bien plus. J'y ai appris que les mathématiques n'étaient pas qu'intéressantes et efficaces, mais bel et bien passionnantes, intrigantes, mystérieuses au point d'y consacrer ma vie. J'y ai également découvert Giono, dont je pris plaisir à parcourir les Grands Chemins, bien plus beatnick que Sur la route, et moins prétentieux aussi. J'y ai expérimenté la vie d'internat, une vie d'amitié au quotidien. 
J'y ai enfin découvert un arpège de Sib majeur, quatre voix et une transition alto-soprano parfaites. Quelques mesures qui m'ont fait découvrir un nouveau monde, d'une richesse et d'une finesse inouïes : le Tuba Mirum du Requiem en Ré mineur de W.A Mozart.

Je me rappelle de mon pote Pierrot qui un jour nous ramène dans la chambre 108 son disque comme ça lala l'air de rien, on aura de la musique pour bosser. Oui tout le monde connaît, tout le monde trouve ça magnifique, tout le monde considère cette œuvre comme la plus grande pièce de l'histoire de la musique, en toute bonne foi et avec mesure. Je sais. Sauf que je suis un gros beauf, et qu'à l'époque, malgré mes dix-neuf balais, je ne connaissais toujours pas. 
Le disque tourne, l'Introitus commence - C'est beau - puis le Kyrie - C'est beau aussi, dis donc il est pas mal ton disque - puis le tube, le Dies Irae - C'est classe, ça pourrait faire musique de film ! Ah ça a déjà été fait ? Dans Amadeus dis-tu ? Bah non, je connais pas ... (Ô ... Mon Djisse du passé, si seulement tu savais à quoi t'attendre ...) - et enfin, le Tuba Mirum. 
Quelques notes de trombone - déjà, le trombone c'est la classe - reprises par la basse soliste. Le thème s'épanouit ensuite. Je pourrai en parler pendant plusieurs lignes, mais le temps n'est pas à une étude que je ne saurais maîtriser.
Les voix solistes fondent l'une dans l'autre, la dernière note de la mélodie de l'une se mêlant à la première de la suivante. Si la transition du soliste ténor à la soliste alto est magnifique, la transition alto-soprano, elle, me fit littéralement frissonner, dès la première écoute ...

Le reste du Requiem, c'est le Requiem : sa réputation n'est pas usurpée, cette œuvre est au patrimoine de l'humanité, elle devrait faire partie de l'apprentissage culturel de chaque citoyen. C'est une pièce merveilleuse qui peut continuer à fasciner après une vie d'étude. En ce qui me concerne, ces quelques notes, ce trombone, ces lignes de chant qui se mélangent ...  C'était l'ouverture d'un pan entier de ce que serait ma vie désormais.

Hier, j'ai réécouté le disque, celui là même que je m'étais offert à la FNAC à l'époque, probablement le disque qui m'est le plus précieux. Le Requiem en Ré mineur de Nikolaus Harnoncourt. Il m'est beaucoup plus familier aujourd'hui bien sûr, et certaines émotions se sont émoussées, souvenirs d'émotions anciennes ou chargées de mon bagage culturel plus conséquent. Cependant, le Tuba Mirum reste particulier. Quand le Dies Irae retentit, à mesure qu'approche l'arpège de trombone, je sens l'excitation qui monte, je remonte ma vie jusqu'à mes dix neuf ans. Lorsque, enfin, c'est le moment, je frissonne, comme le premier jour.

À dix-neuf ans, j'étais encore un enfant, à bien des égards. 
Un élève de Khâgne, écharpe et cheveux en pétard, long manteau noir, qui lisait Proust, extrêmement prétentieux, avait un jour affiché au réfectoire un texte "parodique" se moquant des élèves de MPSI, en éculant les clichés. Nous étions des fans de foot, puceaux, obsédés par notre calculatrice, incultes, aveugles aux "véritables" merveilles de ce monde ... Appelons ce connard X par défaut, je n'ai pas encombré ma mémoire de son nom.
Peu avant, peu après ? Aucune idée. J'avais passé un mercredi après-midi à discuter musique avec mon pote Pierrot, Berlioz, Brassens peut-être, probablement ces quelques notes du Requiem. Nous aimions la Musique, toutes les musiques, nous avons tant découvert, nous écoutions attentivement, partagions, ... Nous nous interrompîmes car il me fallait remettre un papier à une amie littéraire. Je débarquai alors dans cette pièce enfumée, six élèves de Khâgnes, un joint, un disque de Tryo, X. pérorait dans son coin, la discussion ne tournait qu'autour d'eux et de leur supériorité, émaillée éventuellement du fait que le pétard rend plus intelligent et - insérez ici quelques lieux communs de gauche -


Ça vaut le coup de lire Albert Camus pour en arriver là.

Tant pis pour eux, moi j'avais Pierrot et tous mes potes. Nous étions loin des caricatures et on s'en foutait.

Et j'avais le Requiem et toutes ses promesses ...


mardi 22 mars 2016

Les cours, épisode 2.


"Monsieur, est-ce que c'est correct ?"

Lors de mon chapitre sur l'étude des fonctions usuelles en seconde, j'avais proposé aux élèves volontaires un problème qui démontre la décroissance de la fonction inverse. Aux élèves motivés car c'est difficile, il faut construire un raisonnement, il y a du calcul littéral, il faut appliquer une définition et étudier les signes d'un produit et d'une différence ... Autrement dit, un exercice proposé aux élèves qui veulent choisir une filière scientifique.

Oui, C. je te confirme que ce travail que tu m'as présenté est correct. Il est même mieux que cela, rigoureux et très bien rédigé. Comme tous tes devoirs maison d'ailleurs, ce qui pose question car les interrogations et les devoirs surveillés, eux, plafonnent à trois sur vingt. Je sais très bien que ta maman ingénieure n'est pas loin derrière.

Je t'écris cet article, que tu ne liras jamais - je l'espère, et j'espère également que mes collègues ne s'en serviront pas de moyen de pression pour m'obliger à aller demander le pont de l'ascension déguisé en Dalida à notre cher M. le Principal. - pour t'expliquer ce que je ne peux pas t'expliquer.

J'aurais dû vérifier que tu avais compris. J'aurais dû te demander comment tu avais étudié le signe de ab/(b-a) puisqu'il manquait une petite étape à cet endroit. J'aurais dû te demander la définition de la décroissance d'une fonction. Et je ne l'ai pas fait. Tu étais fière de ton devoir.

Ce fut un "mauvais geste professionnel" comme dirait mon formateur IUFM, de ces mauvais gestes professionnels du quotidien, de ces petites erreurs qu'on oublie à la fin de la séance en jetant les quelques papiers qui traînent encore sur les tables des élèves. Non. Ce fut une faute, un manquement. Pire encore : ce fut un renoncement.
Je ne l'ai pas fait, et je ne l'ai pas fait parce que cela n'aurait servi à rien. Tu n'as pas eu de cours de mathématiques en quatrième et depuis tu fais des efforts pour rattraper ton retard. Tu n'as pas eu de cours de mathématiques cette année-là car ton professeur est parti en burnout et n'a jamais été remplacé. Personne ne veut faire ce boulot qui, pourtant, est bien payé pour bosser la moitié de l'année dix-huit heures par semaine. De toute façon, des lacunes évidentes dans les compétences de sixième et cinquième me font penser que l'absence de cours de quatrième n'est pas seule en cause.
Tu n'avais aucune chance, et tu n'y arrives pas. Oui, c'est injuste.

Pour autant, tu demandes une filière ES., où les mathématiques sont prédominantes, et tu l'auras. C'est un choix par défaut, motivé par tes lourdes difficultés d'expression et par le rejet d'office de la filière STMG car c'est la honte. Tu n'as pas de projet. Tu ne comprendras rien l'année prochaine malgré les efforts de tes professeurs, mais, rassure-toi : tu l'auras ton orientation.
Aussi, je n'ai pas vérifié que tu avais compris le travail de ta mam ton travail car c'était inutile. Toute ton année, tu l'as passée à sauver les meubles (relativement), à te ruer sur tous les travaux de rattrapage pour assurer une moyenne pas trop pathétique, mais soyons honnêtes, tu n'as rien compris aux notions. Aujourd'hui, tu ne comprends rien aux statistiques, tu ne comprends rien à l'analyse fonctionnelle, tu ne comprends rien à la géométrie analytique. Tu as perdu cinq heures trente par semaine à tenter d'appréhender des théories dont tu n'as même pas effleuré l'essence. Tu as perdu ton temps.

Ai-je perdu mon temps à t'aider ? C'est une vraie bonne question. Dès le début de l'année, je savais que c'était perdu d'avance mais c'est mon boulot - me battre contre des chimères - et le "bon geste professionnel" justement est de toujours croire en ses élèves, de croire en leur capacité à progresser, "de croire en eux" dirons-nous de façon assassine et malhonnête. Tous tes efforts furent vains. Pourtant, j'ai essayé, je t'ai encouragé, et toi de ton côté, tu as fait de ton possible. Quel est l'intérêt de tout cela, quel en est le sens ? Ne t'ai-je pas justement conforté dans l'idée que tu pouvais y croire, au prix d'un espoir trahi, tel le maître qui agite une tranche de fromage au-dessus de la tête d'un chat pour la manger finalement ?
Mon boulot consiste-t-il à vous aider, ou à maintenir en place l'illusion d'un système bienveillant ?

Quelle violence ...




Je crois en l’École pourtant. 

J'espère y croire encore ...

dimanche 20 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 5.


Il fait froid, ça pique les oreilles. Heureusement Maman, elle m'a mis mon bonnet et des gants. Elle me fait un bisou. Je suis tout fouiché dans trois couches de manteaux. Il y a des feuilles mortes par terre. C'est peut-être l'automne. Il est tôt, il fait encore nuit. Il y a des tas d'enfants qui jouent et je ne comprends pas ce que je fais là. Je donne un coup de pied à une cosse de marron. J'ai un peu peur. Mais je vais même pas pleurer. C'est comme ça le monde. Je vais passer tout le jour à faire de mon mieux et à essayer d'être le meilleur. La journée ça va être long. J'espère que Maman ne va pas m'oublier ce soir. 
Je reste enfermé à écouter la maîtresse. Elle en sait des choses. Je ne serai jamais aussi intelligent qu'elle. Pourtant il le faut, ils le disent à la télé. Il faut bien travailler sinon on va devenir chômeur, pauvre ou même réfugié syrien. C'est long. Je n'ai pas le droit de discuter avec mon voisin. De toute façon il faut écouter la maîtresse. C'est ça qu'on doit bien faire.
La récréation, il faut vite retrouver ses amis, surtout tout faire pour ne pas être celui qu'on se moque. Des fois je les trouve un peu bêtes mais je ne le dirai pas, j'ai peur qu'on me rejette. Je regarde les autres se moquer d'Antonin, je les trouve méchants mais il ne faut pas qu'ils le sachent. Il doit être malheureux.
Le soir, je n'ai qu'une idée. Partir au plus vite. Chez nous il fait chaud et il y a les Chevaliers du Zodiaque à la télé. Peut-être même du pain et du Nutella.

Le spleen des petits, Stupeflip

A l'école, La majorité des enfants s'amusent ou ne s'ennuient pas trop, comprennent parfaitement les règles. Pour eux pas de souci. Savarouler sans trop de problème, au moins jusqu'au brevet. Mais au moins, ils seront intégrés. Intégrés. Mais les non réels ou non continus qu'on ne peut pas intégrer, ou difficilement ? 

Ils souffrent.

Ils souffrent ... et non, ça n'ira pas mieux.

Ceux qui n'y arrivent pas en classe n'ont aucune chance, ils se construiront comme incapables jusqu'à leur mort. Parce qu'ils n'ont pas su s'intégrer. Nous savons pourtant que tous les enfants n'intègrent pas les notions au même rythme, pas de la même façon et que c'est injuste, sans même parler des dys- divers que l'on demande aux enseignants de gérer sans formation (non trois demi journées et un .pdf de trois pages ne sont pas une formation). C'est pourtant bien dans un format unique que se font les apprentissages et ce, malgré tous les efforts de création, d'imagination des professeurs des écoles, qui se battent pour chacun, même ceux que la société condamne. L'esprit de compétition est une saloperie qui torture.
Ceux qui sont frappés d'exclusion, quelle que soit la raison - tu as des vêtements de pauvre, tu as les oreilles décollées, tu es noir, tu n'as pas regardé les Marseillais, inconscients collectifs, résurgences d'infamies sociales que nous devrions pouvoir détruire, mais qui sommes-nous face aux parents, la télé, les voisins, ... ? - n'ont aucune chance. Ils se construiront comme fuyants, petits - immatures - mais là, pour l'instant, ce sont boulettes de papier sur la tête pendant la séance de problèmes, moqueries à la cantine, toutes les brimades envisageables non punies par la loi pendant la récréation.

Pour tous ceux-là, c'est avec la trouille au ventre qu'on va à l'école, au lycée. Cette sensation que l'on ne connaît habituellement qu'à la rentrée des classes quand on a peur de savoir qui est notre professeur de physique cette année, ce mal de ventre va poursuivre ces malheureux, va les poursuivre jusqu'à ... hum ...

Le Spleen des Petits parle de tout cela, de cette souffrance indicible ... Elle est de ces grandes chansons qui transmettent de la violence, de la colère, sans marteler son message. Elle poisse. Dès le gimmick, les dents serrées, King Ju nous la crache sa boule au ventre.

"Le spleen des petits à l'école, ça les rend marteau
Peu d'chances de s'en sortir, s'ils en ont marre tôt"

Profitez-en, ce sont les plus belles années de votre vie. Pensez-y vous avez tellement de chance, vous êtes humiliés, ridiculisés, alors que toute votre vie au travail ce sera pareil.

"Déjà en CP ils s'écrasaient devant les costaux
Et dans c'panier d'crabes les plus forts seront des tourteaux"

La loi du plus fort. Cette abomination qui n'est qu'une vulgarisation infâme des théories de Darwin mais que l'on nomme tout de même darwinisme social. La loi du plus fort. Celle qui justifie toutes les saloperies néo-libérales, les chefs d'état véreux qui ont du sang sur les mains, Monsanto qui a des cancers dans l'administration ...

"Il est tout p'tit, pourtant le spleen a fait son entrée"

Pourtant, à ton âge, on ne sait pas ce que c'est que de souffrir.
 
"Il sait pas si maman c'est à quatre heures ou à cinq heures et demi
Il sait pas pourquoi la dame est méchante à la garderie"

Tu n'as aucune chance de comprendre. Aucune chance de comprendre ce que tu fais là. Aucune chance de comprendre les règles. Ta seule chance c'est de ne te poser aucune question et de tout accepter.

"Le chef de table, c'est un grand blond qui l'embête
Celui qui dans les arbres lui avait perché sa casquette
Il s'acharne sur le p'tit qui lui a jamais rien fait
À la récré c'est moqueries, même à la balle aux prisonniers"

Comme maman et papa : écrase-toi devant les plus forts, ils ont tous les droits. Maman et papa ils s'écrasent bien devant M. le Patron, devant nos politiciens, devant nos banques. C'est comme cela que ça marche.

"À l'école, pour lui c'est l'humiliation
En sixième ce sera The Wall et commencera la sélection"

Enfin. Rassure-toi après ce sera pire. Marche ou crève.

"Il serre encore les dents mais tiendra pas dans cette violence"





Comme prévu, ça poisse. 



J'aime beaucoup Stupeflip. Leur univers qui gravite entre nonsens et absurde et leur permet de faire passer toute leur colère, leur musique qui foisonne, à mi-chemin entre le punk, le hip-hop et n'importe quoi d'autre, on sent le bricolage déluré avec tout ce qui tombe sous la main, toutes les idées qui tombent sous les synapses, leur monde graphique, crade, non pas sale, plutôt non-propre, à mille lieues des délires mode des Sex Pistols, ... 
J'aime beaucoup ce groupe, mais encore plus cette chanson :
- Les samples sont superbes, torturés, désaccordés, le flow tout bonnement parfait. Le chorus sur le piano est malade, malaisant. C'est triste et lancinant.
- Le texte est très bien écrit et parle des grands oubliés de notre monde. Les enfants. Grands absents de notre réflexion, de nos raisonnements. Ce sont pourtant eux qui souffrent les premiers des grands problèmes actuels. 

Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle entre cette chanson et le Requiem des Innocents de Louis Calaferte, roman quasi autobiographique qui parle de l'enfance dans des quartiers miséreux de Marseille, années 30-40. L'écrivain y dépeint une population violente et écœurante, les gosses n'hésitent pas à se faire subir les pires sévices, surtout pour deux victimes, l'une subissant à peu de choses près une tentative de meurtre après torture. Les adultes sont, quant à eux, au mieux pathétiques, lâches, idiots, bestiaux. Leurs gosses ne font que reproduire ce qu'ils voient de cette société adulte.
Les enfants subissent de plein fouet toutes les évolutions de la société. L'école est sensée être sacrée : un lieu privilégié dans lequel les idées sont plus fortes. Entre ces murs, la société est enseignée aux enfants. En ce sens, elle fait son boulot. La société est enseignée aux enfants : les plus forts sont les plus forts. Ceux qui ne sont ni bons en classe, ni populaires à la récré souffriront, et on leur dira : "c'est pas si grave !", "c'est parce qu'ils sont jaloux", "mets-toi au travail !" ... Ailleurs, ceux qui ne sont ni de riche extraction, ni sur-diplômés devront se contenter des miettes ; mais qu'ils ne se plaignent pas, on leur a préparé un chouette programme : un canapé blanc, une télé à écran plat qui lui expliquera que c'est de la faute des méchants migrants et qu'ils sont tout de même bien plus intelligents que cette blonde pneumatique qui croit que Nelson Mandela est un acteur, un McDo le vendredi soir. La belle vie, celle que l'on promet aux enfants ...


Il fait froid, ça pique les oreilles. Heureusement Maman, elle n'était pas trop en retard. Elle me fait un bisou. Je suis juste un peu déçu de rater les Chevaliers du Zodiaque. Je mets une cosse de marron dans ma poche parce que c'est rigolo.
 

vendredi 18 mars 2016

Les cours, épisode 1.


Un établissement scolaire est peu ou prou un sanctuaire, presque idéalement isolé des problèmes et des considérations du reste de la société. L'architecture y est toujours étrange, mystérieuse, du bon goût d'un architecte soviétique qui aurait eu entre les mains des quantités astronomiques de préfabriqué. Les sept cent quatre-vingt salles de classe, toutes identiques sauf les trois que l'ancien principal adjoint a entrepris de faire repeindre en choisissant lui-même les couleurs - vert pomme et rouge chantier - y semblent évoluer dans un monde géographiquement chaotique, d'ailleurs, l'utilisation d'une carte peut être utile les premiers jours. Le temps y est mou, instable, certaines heures paraissent une étincelle, d'autres un incendie de forêt en Corse en plein été. Les règles y sont étranges, archaïques, incompréhensibles pour les non initiés.

Et il y a nous, les initiés, les gardiens du temple. Nous qui trouvons un sens à tout cela. Nous qui sommes chez nous dans ce beau bordel. Nous qui sommes du bon côté de l'ésotérisme. Nous qui semblons une société secrète, occulte, privilégiée, prétentieuse à nombre de concitoyens.
Bien sûr, je comprends parfaitement l'incompréhension provoquée par notre malsaine fascination pour les boîtes de Velleda neufs, notre désespoir face à un paquet de copies que l'on sait ratées et qui nous prendront une heure trente de notre vie, notre fatigue après cinq heures de cours qui pourtant se sont très bien passées mais les trois heures consécutives à parler de fonctions polynômes du second degré pendant lesquelles l'essentiel a consisté à rappeler les identités remarquables pour la quatrième fois de l'année alors que je me demande encore comment je vais pouvoir rattraper mon retard sur le programme m'ont un peu achevé, notre fierté quand on peut affirmer que, oui, cela fait trois mois que l'on a rempli toutes les heures de son cahier de texte alors même que le logiciel ne fut accessible qu'en décembre, notre angoisse face aux évaluations par compétences et leur relevé, alors même que de toute façon, TOUS les élèves auront leur brevet et que personne n'en fera rien ...

Curieusement, l'heure de cours est la partie la moins compliquée de ce boulot. Restent pléthore de mystères irrésolus toutefois. Pourquoi les élèves se piquent-ils tout le temps leur stylo quatre couleurs par exemple ? Pourquoi est-il si difficile de comprendre le message "Pensez à bien réviser votre cours pour demain nudge nudge wink wink ?" Pourquoi semblent-ils si obsédés par les vacances ? Ah si si, ça je comprends.
Je vais juste préciser : "partie la moins compliquée de ce boulot" ne signifie pas que c'est simple ! Évidemment, le cours est le lieu de toutes les interactions, de toutes les compréhensions, nous devons y être présent à chaque respiration et laisser tous les élèves exister, et coexister. C'est un travail d'une complexité extrême, d'une finesse inouïe, d'une difficulté incommensurable et après un déjà honorable début de carrière - honorable en termes de durée - tout ce que j'ai pu faire, c'est travailler mes postures, ma pédagogie, ma présence autoritaire et bienveillante, mais je ne sais toujours pas grand chose de l’Élève, cet être étrange qui semble avoir l'idée saugrenue d'avoir une existence propre, une vie et d'avoir parfois peur pour son avenir ...

Ah, et puis, "partie la moins compliquée de ce boulot" ... C'est le cas uniquement quand la séance est bien préparée hein ! Bon, ça paraît évident, mais ça ne fait pas de mal de le rappeler.
En l'occurrence, parfois, une séance part en live. Bien sûr, ça arrive à tout le monde, une fois de temps en temps. 
Personnellement, j'ai tendance à être légèrement bordélique. Toutes mes mathématiques sont bien en ordre dans ma tête, mais gérer à la fois le cahier de texte, V. qui fout une baffe à A., l'ordinateur qui semble très paresseux, C. qui n'a pas ses affaires parce qu'il avait mal lu son emploi du temps, le bulletin d'appel, le retard de M. dont le scooter a des problèmes de démarrage - depuis quatre mois - et le vidéoprojecteur qui s'est mis à fumer mais je suis sûr qu'en le redémarrant il tiendra bien encore trente minutes, parfois, ça fait beaucoup. Si le cours n'est donc pas parfaitement prêt, presque minuté, la réussite de la séance ne repose plus que sur le sérieux <sigh> des élèves.

Hum ... Pourquoi racontai-je donc cela ?

La la la ...

C'est non sans une légère honte que je me suis retrouvé ce matin dans la situation suivante :

- Bon, qui a son livre ?
- ...
- Bon, ok, je prête le mien.
- ...
- Je vous propose l'exercice 4 p 124 je vous laisse dix minutes, vous pouvez cherchez en groupe.

Et, au moment de la correction, vient ce moment merveilleux où je me rends compte :
1) que j'ai oublié de préparer ladite correction.
2) que je n'ai pas le sujet sous les yeux (j'ai prêté mon livre).
3) que les élèves semblent avoir du mal à comprendre la différence entre les quartiles et l'intervalle interquartile dont la médiane n'est PAS le milieu, pour la dernière fois !
4) que là, il va falloir que j'y aille à l'aveugle, pour expliquer un exercice difficile, avec une demi-page de texte dans laquelle les données sont cryptées.
5) gueuh.

Donc je me lance. 

Au bout de dix minutes, ça ne manque pas, E. (l'élève TRÈS douée de la première éco-soce) me dit : "Monsieur je ne sais pas comment vous dire ça, mais je trouve l'exact inverse de ce que vous trouvez ."

Ah oui, merde.
 
C'est elle qui a raison en plus.

Alors ...
solution n°1 : mauvaise foi, se mettre en colère.
solution n°2 : apitoyer. Ne fonctionne jamais.
solution n°3 : "oui, haha, je vous ai bien eu, je l'ai fait exprès afin de vérifier que vous suiviez bien".
solution n°4 : expliquer que les mathématiques, justement, s'accordent très mal au principe d'autorité et qu'il faut toujours remettre en question ce que disent les professeurs.
solution n°5 : prendre son air de rien, attendre que les élèves sortent, s'enfermer, pleurer.
solution n°6 : ...





Voilà, voilà ...

La fin de la séance va être ... comment dire ...

...





C'est quand déjà le weekend ?