dimanche 27 septembre 2015

Je prie les choses ...

La grande classe, c'est de ne pas être "matérialiste". Le "matériel" est si faible, si fragile, la laine n'est rien face aux griffes de chatons et le verre se brise au contact de la moindre balle de tennis. 
Nous avons tous un rapport trouble aux objets. Un rapport non assumé. Et dans un monde où la publicité dicte nos besoins et désirs, dans lequel nous ne sommes que des chiffres dans des bilans comptables, il est de bon ton de rappeler que l'on est au-dessus de tout cela ... Au-dessus de tout cela. Alors que l'on passe son temps à acheter ou à rêver de pouvoir acheter plus.

Bien évidemment. Au-dessus de tout cela ...

Les objets sont devenus interchangeables. Fragiles, fabriqués à la chaîne, nous en changeons dès que lassitude nous prend ou parce que le nouveau modèle est bien mieux : il est bleu. Notre économie repose sur le renouvellement constant de notre environnement de plastiques et dalles LED et il est de notre responsabilité de lutter contre le chômage qui asphyxie notre empire. Pensez donc, tous ces gens qui n'ont pas les moyens de renouveler constamment leur environnement de plastiques et dalles LED ? Les pauvres, parfois même, on les voit se promener dans des vêtements dégriffés ...

Pour le collectionneur, l'objet peut perdre jusqu'à sa substance matérielle. Certes, il enrobera sa compulsion sous des rubans et de l'emballage qui le nimberont à ses yeux d'élégance ou de "trouble pas si grave" : "passion, objet culturel, bla bla". Mais s'il acquiert d'aventure avec peine et effort un nouveau trophée, il ne lui est pas possible de combler le manque. Si l'achat peut procurer du plaisir, la possession, elle, est dénuée de tout intérêt : Elle ne fait que rajouter du vide à la collection. Si un jour je récupérais une ZX Spectrum de 1982, il y a fort à parier que je me mettrais très vite en quête du joystick qui va avec, et peut-être d'une version boîte de Avalon, et n'en serais que plus frustré de ne pas l'avoir déjà. Alors que j'ai rempli des cartons de vieilles consoles et machines. Ce n'est plus l'objet qui compte. Mais la collection n'est pas "matérialiste" ! C'est la culture, l'univers humain derrière chaque objet qui compte, c'est l'histoire ! Soit pour des musées. Mais non : La "collection" n'est qu'acquisition. J'ai les objets, je les range et ne les utilise jamais de peur qu'ils s'abiment et j'attends qu'ils prennent de la valeur pour contempler mes registres tenus sur Excel. La collection n'est pas "matérialiste", elle est spéculative.

Ne pas être "matérialiste" n'est qu'une excuse pour pouvoir consommer, spéculer. Ce que je hais de ce monde et qui donne du pouvoir aux connards.

J'aime les objets. Certains objets sont très beaux. Ma Telecaster est très belle et peut probablement encore déchirer les tympans des fans de Joe Strummer. J'ai bricolé mon ampli et j'en sors aujourd'hui exactement le son qui me parle, avec une véritable reverb à ressort et une patate ! (En général je baisse le son quand les oreilles de ma femme commencent à saigner) Je me suis offert une pédale de Delay de chez Jam Pedals, entièrement faite à la main par un électronicien Grec passionné qui sélectionne et appaire ses transistors un par un, superbe (la pédale, pas le Grec), des résistances carbone et un son chaud qui ferait fondre Brian May. Réaction d'un collègue prof de musique : "t'es fou c'est super cher, la mienne m'a coûté 60€." Je me suis offert une Famicom originale avec son lecteur de disquette, quel bonheur que de rejouer au premier Metroid dans sa version originale ! Le son a lâché, j'ai passé deux heures à la réparer avec mon fer à souder, et j'y suis parvenu.
J'aime aussi beaucoup notre vitaliseur qui cuit à merveille à la vapeur douce ou notre poêle en fonte qui nous régalent d’œufs, de crêpes, de potimarron ... Certains vêtements me sont une seconde peau et les perdre me peinera bien sûr. 

Ma femme m'a offert un Opinel n° 9 il y a quelques années, il m'a suivi partout, je l'ai perdu dans un déménagement et j'y repense avec une pointe de tristesse. Lorsque j'en parle, invariablement la réponse est : "On en trouve partout, rachète-le !"



Je rêve d'un monde simple, où l'on ne pourrait tout acquérir en un claquement de doigt. Le monde actuel m'attriste et m'effraie. En être un rouage me désespère.

vendredi 11 septembre 2015

Mathématiques ...

Discipline inutile par excellence, j'ai dédié ma vie aux mathématiques. 

En tant qu'étudiant d'abord puis lorsque j'ai décidé d'enseigner. Ce qui était mon rêve depuis que je regardais ces gens qui me semblaient des puits de science et dont le métier était de transmettre. 
C'est fascinant, la transmission. C'est le parent pauvre de la culture. On idolâtre les créateurs, mais on oublie trop souvent ceux qui transmettent. Le meilleur guitariste, qui jouera probablement sur une Les Paul à 5000€, appréciera moyennement le son de ses doigts noyés dans l'impédance d'un câblage insuffisant. Fabriquer un bon câble, pourtant, demande un vrai savoir-faire. En tout cas je l'espère parce que sinon cela signifie que je paye très cher pour rien.
Mais si personne ne m'avait parlé des mathématiques, comment les aurais-je découvertes ? M'y serais-je même un jour confronté ?

Et pourtant, quel bonheur !
Ces objets théoriques existent-ils au delà du monde tangible qu'ils assujettissent, ou ne sont-ils qu'une extension du cerveau humain, si limité et pourtant si débrouillard et adaptable, qui lui permettent de modéliser et de comprendre l'univers, en des formes simplifiées mais probablement suffisantes ?
Qu'en sais-je ? Et si j'eus la prétention de me porter du côté des platoniciens, sûrement prisonnier d'un romantisme de très mauvais aloi, aujourd'hui ces débats me lassent tant les prises de position me semblent limitées ...

Que peut-on aimer dans les mathématiques ?
Certains y aiment la lutte, les stratégies pour vaincre des énigmes, ludique violence qui me laisse froid.
Certains y aiment le raisonnement, les démonstrations qui construisent un monde stable sur lequel s'appuyer pour s'élever. Si j'y ai goûté, passionnément, cela ne me touche que de loin en loin désormais.
Certains explorent, découvrent des théories superbes et ensorcelantes, pareilles à des forêts inexplorées qu'il faut apprivoiser pour en découvrir les secrets et trésors.

Quant à moi, ce que j'y aime, c'est l’orfèvrerie, la finesse ... J'ai bien plus l'impression d'enseigner des mathématiques lorsque je reconstruis la numération avec des enfants qu'au lycée lorsque l'on travaille ces infamants intervalles de fluctuation ou des démonstrations qu'il faudra apprendre par cœur. Qu'est-ce qu'un nombre ? Qu'est-ce qu'un calcul ? Qu'est-ce qu'une démonstration ? Quelle est la nature des ces objets logiques que l'on manipule au quotidien dans notre belle discipline ? Comment cela s'est-il inscrit dans l'histoire de l'humanité ? Comment cela a-t-il assisté l'humanité en douceur, ou parfois révolutionné les façons de penser ?

Ce que j'y aime, c'est l'absence de compromis a priori. C'est l'immensité des possibilités qui se se développent au gré des points de vue jamais incompatibles. C'est cette merveilleuse dialectique des cerveaux qui face à des désaccords construisent de nouveaux univers. C'est la possibilité offerte aux idiots qui, avec passion et rigueur, peuvent alors penser mieux que les plus grands intellectuels.

Ce que j'y aime c'est avant tout la possibilité, et le devoir, de constamment tout remettre en cause et de refuser toute autorité ; celle, logique, de la théorie, qu'il faut réfuter constamment pour s'en convaincre ou la corriger, ou celle, sociale, du professeur qui ne devrait jamais s'offusquer de l'incompréhension de l'élève, mais au contraire s'en réjouir et l'y encourager.



En lieu et place de cela, la transmission des mathématiques se résume souvent à un enseignement de savoirs figés, triste musée où le praticien, réduit au rôle de guide, parle et commente de vieilles statues grisâtres et poussiéreuses auxquelles il est interdit de toucher, celles-là mêmes que l'artiste avait créées comme des œuvres colorées que les enfants escaladeront en riant et au pied desquelles les amoureux échangeront leurs promesses d'avenir.




Les mathématiques, mes mathématiques, devraient former des révolutionnaires. Elles forment des ingénieurs et des gardiens du temple. C'est dommage.



Tant pis.

jeudi 10 septembre 2015

Le café ...

J'aime beaucoup le café.

Oui je sais. Comme c'est original ! Comme tout le monde. TOUT le monde aime le café. Un cliché professionnel consiste d'ailleurs à raconter à quel point on est accroc et chacun y va de l'estimation de sa consommation personnelle. Super ce matin j'ai juste bu douze cafés au distributeur. Youhou.
Évidemment, j'ai eu une cafetière Senseo. Elle donnait un café invariablement insipide, quelle que soit la marque et le modèle de dosette. Pas moyen d'en tirer quoi que ce soit de valable. J'en buvais tout de même beaucoup.
Au boulot évidemment, il y a eu le café-distributeur. Celui âpre et acre. Celui qui nous laisse assoiffé avec la langue sèche et l'haleine de l'homme qui aime à mâchonner des cadavres de petits animaux. Là encore, j'en buvais énormément.


Non seulement c'est dégueulasse, mais en plus ça file des palpitations et des insomnies. Et ça coûte cher en plus. Dans le genre meilleure idée, y'a la clope et le pinard.




Depuis, j'ai acheté un vieux moulin Peugeot, et je choisis toutes les semaines un café fraîchement torréfié en brûlerie. J'en connais la composition, l'origine. J'en varie le mélange au gré de mes humeurs et de mes envies.
Je le conserve précieusement dans une boîte en fer, au frais. Je le mouds au fur et à mesure. J'en prépare le matin et c'est le paradis. Chaque grain qui s'écrase libère des arômes pâtissiers, des senteurs épicées. J'en ai tout autant faim que soif. La cafetière sur le feu, et des vapeurs ensorcelantes remplissent la pièce, des promesses réconfortantes pour qui, les yeux encore collés par le sommeil, s'efforce de se confronter au monde.
Il est enfin là tout chaud, sur la table entre les jus de fruit et le pain. Moi, je suis fatigué, un peu perdu. J'approche ma main du bol, doucement pour ne pas me brûler, puis je m'y cramponne tel l'enfant à son ours en peluche, et je lui demande beaucoup.
Beaucoup trop peut-être, car aussi bon soit-il, je suis toujours un peu déçu.



Et je pars bosser ...