mardi 25 août 2015

Pourquoi les professeurs rient-ils à leurs propres blagues ?

    Toujours soucieux du bien être et de la bonne humeur de mes élèves, je ne manque pas de rythmer mon cours de traits d'esprits et autres bons mots. Et ce jour, suite à quelque contrepèterie bien enlevée, l'élève M, que je ne nommerai pas pour éviter qu'il en retire le moindre mérite, lève la main et demande :

   - Monsieur, je peux savoir pourquoi les profs rient toujours à leurs propres blagues ?

    Ah le bougre ... C'est qu'il touche juste !

    Certes, les professeurs ne sont pas seuls à rire de leur propre humour, mais ne sont-ils justement pas énervants tous ces amateurs du bon gag et de l'astuce qui polluent nos repas d'historiettes navrantes dont il faudrait se taper la cuisse ? N'avez-vous pas envie, au bout de la huitième bouffonnerie de cul pitoyable qu'il serait de bon ton d'apprécier là où il n'y a que beauferie et pitrerie, de leur faire manger le porte couvert vénitien en forme de teckel ?

    Et je découvre que je ne vaux pas mieux ? Quel désarroi ...

    Pourquoi rire à sa propre blague ? Quelques exceptions mises à part, auxquels cas le rire est d'ailleurs immédiatement communicatif, je doute fort que les clowns se plient d'humour à leur propre numéro. Qu'ils aient une idée de l'impact que cela doit avoir sur un public, certes, peut-être même ont-ils bien ri à l'écriture ou découverte de leur sketch, mais lorsqu'ils le connaissent ? Qu'ils en maîtrisent la dynamique ? Qu'à force de répétition elle leur semble naturelle et coutumière ? 

    Vous souvenez-vous de ces sitcoms lamentables des 90s ? Mais oui bien sûr ! Des acteurs médiocres et des situations crétines, des gags minables ponctués de rires enregistrés ? 
    Peut-être est-ce à raccrocher à cela ... A quoi sert le rire enregistré ? Si le gag est drôle, pas besoin de rire enregistré ... Y a-t-il des rires enregistrés dans les Simpson, South Park, Captain Orgazmo, les sketchs de François Pérusse ? (oui je tape dans le littéraire et la qualité ...) Cela nous empêche-t-il de rire ? Pour autant le rire enregistré semble être un incontournable de la sitcom. Et des profs aussi visiblement ...

    J'y vois une dictature. Dans le cas des sitcoms, la qualité est généralement insuffisante pour déclencher l'hilarité, on nous indique donc quand rire. On nous le pointe du doigt. Un très gros doigt bruyant qui nous dit : "écoute TOUS CES GENS rire, si tu ne ris pas tu seras seul, seul dans la foule, autiste et malheureux, honni et rejeté !" et probablement nos neurones miroirs nous trahissent-ils et nous rentrent-ils dans le rang. 
     Le beauf de soirée, lui, laisse-t-il la moindre liberté à son auditoire ? Si je ne ris pas à sa blague navrante, JE serai celui qui pourrit l'ambiance.
     Dans le cas du professeur c'est presque plus navrant. Une salle de classe EST une dictature. Le professeur est sensé imposer un rythme que les élèves suivent ou se taisent ; ils marchent ou crèvent. Si le professeur permet le rire c'est uniquement à ses propres blagues et quand il le dit. Quand il le décide. Ou plutôt quand il rit. Après c'est fini on reprend le travail, dans la joie et la bonne humeur, mais surtout pas dans le rire. Qui n'a jamais d'ailleurs échangé un jeu de mot avec son voisin, qui, pris d'un fou rire, s'est vu rétorqué de la voix de son maître : "Dujarrier ! Qu'est-ce qui vous fait rire ? Moi aussi j'aime rire ! Racontez-nous donc votre blague à toute la classe !"
   Autrement dit : "Bouffon, vous me dérangez ! Vous osez sortir des sentiers battus et avoir une individualité ? Couvrez-vous donc de ridicule devant tous ces jeunes mâles qui ne cherchent qu'à vous écraser et ces jeunes femelles à qui vous auriez voulu plaire !"

     Je suis obsédé par la liberté. Je tente un maximum de laisser la parole aux élèves qui ne doivent être limités que par le thème d'étude. Bien joué M., tu m'as montré une limite.