mercredi 17 mai 2017

Eugène Blanc-Genou, épisode 2.


- Et tu dis qu'il s'appelle ...
- Eugène, oui.
- C'est un peu ringard, non ?

Nous étions trois attablées à cette table en terrasse, à prendre un café. Nous profitions d'une pause pour prendre l'air du printemps. 
Depuis que je leur avais parlé de ma rencontre, elles n'avaient cessé de me harceler de questions. Je les connaissais bien, j'aurais dû m'en douter, et je ne m'en formalisai guère. Cependant, je les laissais dans l'expectative : Je ne savais rien de lui sinon qu'il avait l'air doux et un peu perché, un peu fou. Hors des clous. 
J'avais envie de le revoir.

- Oui, un peu ringard peut-être. En même temps, Appoline ...
- Arrête il est trop beau ton prénom.
- Et il fait quoi dans la vie ?
- Aucune idée. Il semble avoir fait tous les boulots existants ; et ne rien faire. Je ne sais pas. Plus jeune, il a gardé des brebis, si j'ai bien compris.

(Appoline fait partie de ces personnes qui semblent parler avec des points-virgules)

Elle ne me crurent pas. Cette discussion n'avait aucun intérêt, mais j'étais juste contente de passer un peu de temps avec mes amies. Les quatre heures de cours de ce matin m'avaient laissée sur les rotules et j'allais bientôt rempiler pour une séance de travaux dirigés.

- Et tu penses que toi aussi, tu lui plais ?
- Non. Il était lunaire. Ailleurs.
- Il t'aurait résisté ? C'est bien le seul ... Il préfère ses brebis ?

Elles rirent doucement.
Je souris, bien obligée.

Je tentai de changer de sujet, mais les processus stochastiques ne semblaient pas les intéresser autant, les pintades.

- Appolline, il est l'heure, non ? 
- Oui, il faut que j'y aille.
- C'est ça, va faire fantasmer tes étudiants.
- À tout à l'heure. N'oubliez pas ma relecture. Les hypersurfaces et les corps finis ne souffrent pas les retards !

Je me levai.
Dans ma poche, mon portable recevait un texto, mais je ne le savais pas encore.

mardi 16 mai 2017

Eugène Blanc-Genou, épisode 1.


Le "Bonjour !" lancé à la cantonade ne reçut pour réponse qu'un frémissement de la moustache blanche. Un souffle léger faisait frémir la tunique tendue par les muscles vieillissants du colosse.

Quelques secondes interminables s'écoulèrent péniblement, j'hésitai. Passer mon chemin ? Insister ? Et dans ce cas, comment insister ? Relancer un bonjour ? Poser une question ? Laquelle ? Et pourquoi embêter ce pauvre vieux ?
Le corps imposant de l'homme se mit en branle, comme la locomotive d'un train à vapeur au démarrage, endiguant les flots de ma pensée. Il posa sa canne à pêche près de la pierre sur laquelle il était assis, contre une béquille grossière, et se tourna calmement, douloureusement peut-être même.

- Je suis le roi, ici. Qui es-tu ?
- Mon nom ne vous dira rien. Je suis Eugène Blanc-Genou.
- Effectivement. Ce nom ne me dit rien.
- Vous ne m'avez pas donné le votre, conclus-je du ton imperturbable du condamné à mort qui souhaite de toutes ses forces avoir l'air imperturbable face aux fusils.

Il baissa les épaules. Je doutai de l'avoir impressionné - lassé plutôt.

- Que faites-vous ici Eugène ?
- Et vous ?
- Je pêche.
- Que pêchez-vous ?
- Le plaisir de pêcher. Allons-nous continuer à parler de façon lacunaire longtemps ? Que faites-vous sur mes terres ?
- Je cherche ...
- Pouah. Une quête. Encore un chevalier.

Il se retourna vers le lac, sembla se perdre dans le rayonnement verdâtre du ciel monochrome, mais m'offrit une dernière parole cependant :

- Je vous connais Eugène. Je vous ai déjà rencontré. Je fus vous. Vous serez de tous les combats. Vous vous abimerez à combattre contre plus fort que vous. Vous vous saignerez de l'injustice, pour finalement regagner vos terres, exténué, cassé ... Vous ne savez pas ce que vous cherchez, et vous ne le trouverez pas.

La chaleur était étouffante dans la voiture. Les fenêtres ouvertes, la présence des autres véhicules prenait à la gorge, mais les fenêtres fermées, la climatisation brûlait la gorge. Aucune solution, juste la patience ... Après une journée de boulot, seule l'envie de regagner ma maison et de respirer un peu m'encourageait à ne pas me rouler en boule dans un coin et pleurer. Mais il y aura demain, et le lendemain encore.

- Du sens. Je cherche du sens. Du sens derrière chacun de mes actes.
- C'est déjà ça. Vous serez un sage. Le monde en a besoin. Bien plus que de quiconque. Bien plus que de quoi que ce soit. De la sagesse, pas de romantisme.

Et le vieux roi de s'évanouir dans mes pensées ...






lundi 8 mai 2017

Chroniques de mon autoradio, épisode 12.


Il fut un temps, je ne détestais pas les yéyés. Non que j'appréciais ardemment écouter en boucle le dernier C. Jérôme, mais admettons que, quand Claude François passait à la radio, bah je chantonnais. 
Ce temps est révolu. Il est PUTAIN de révolu.
Je pourrais ne ressentir qu'une vague indifférence négligente, face à un mouvement ringard, mais non : Je les hais. Je pourrais me réjouir de leur mort, comme de celle d'un dictateur sanguinaire.

Cela paraît exagéré ? C'est à voir.

Ce weekend, je me suis retrouvé devant une télévision. Je passe sur la promotion constante du luxe et de la paresse, sur les plages de publicité de cinq minutes toutes les cinq minutes, je passerai même sur le mépris affiché pour toute activité intellectuelle. Par contre je ne passerai pas sur une chose, peut-être plus dramatique : faut-il encore se fader des chansons de ce minable de Claude François ? Cette culture de la nostalgie ? Les émissions de musique dans lesquelles les participants font et refont inlassablement les mêmes erreurs depuis plus de quinze ans ? (Les "é" qui deviennent des "è" quand la note est trop difficile par exemple ? Marche également avec les "o" qui deviennent des "a") Combien de temps faudra-t-il encore supporter ces raclures de fond de chiotte de yéyés nauséabonds ?

Soyons clairs : je n'ai rien contre la musique populaire - c'est même le plus gros de ce que j'écoute - ni même contre la variété - Je ne renie même pas Jean Jacques Goldman, malgré tous ses efforts pour m'y inciter. Composer, jouer est extrêmement difficile et j'ai beaucoup de respect pour le travail de n'importe quel artiste qui joue, chante, écrit, compose, s'exprime.
Ceci dit, là où chez Goldman, il y a un souci réel de composition et d'écriture, apprécié ou non, il y a chez les yéyés un vide, une arrogance et une prétention néfastes. Leur seul apport à la vie culturelle française : avoir repris (mal) d'excellentes chansons d'auteurs-compositeurs anglo-saxons et les avoir littéralement vidées de leur sens comme de leur raison d'être pour faire gigoter de gras fessiers. Si j'avais un marteau est une insulte ouverte ; j'espère que Pete Seeger n'en a pas entendu parler, sinon il y a fort à parier qu'il se serait arrangé pour nous virer de l'OTAN et nous défoncer à coup de bombe H. Chanson contestataire, politiquement et socialement engagée, qui raconte la situation de l'ouvrier désœuvré qui ne demande que le droit de bosser et à qui on ôte jusqu'au droit de s'exprimer, chanson colérique, qui réclame passionnément justice et équité, qui parle de l'exploité qui crève de faim, chanson hymne qui existe pour réunir et encourager les révoltés, faut-il vraiment être fier d'en entendre une traduction honteuse que, dixit Sheila, les chanteurs yéyés s'étaient arrachés parce que c'était un tube ?

Mais peu importe, il faut toujours se farcir ces vaniteux nous cuisiner la nostalgie de cette époque de rêve où on pouvait consommer de l'énergie sans compter, nous tartiner leur réussite qui fait bien plus rêver les bonnes mamans que celle des minables de l'université, pour se faire bouffer en achetant encore et toujours des compilations "têtes de bois" et des tournées "âge tendre". "Âge tendre, tête de bois" ? Âge mou, âge faible, âge manipulé, tête vide, tête soumise, et vos testicules, je les imagine toutes rabougries, comme de toutes petites noisettes moisies : ils faisaient si peur que ça Messieurs Pompidou et Giscard d'Estaing ? Au point de participer à leur grande propagande de pays qui va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? À moins, mais je n'ose y croire, qu'au contraire vous en profitiez grassement...
Êtiez-vous des lâches ou des usuriers ?

La chanson est un discours. La chanson parle. Édulcorer une chanson pour la rendre inoffensive, voire pour la ridiculiser, j'appelle cela de la censure. Et non, le "oh ben moi j'aime bien cette chanson quand même", ou "oui c'est ringard mais moi ça me fait marrer" ou "ce n'est qu'une chanson ça ne fait pas de mal", ce n'est pas suffisant : c'est pire.

Les yéyés, c'est la victoire de la politique sur la contestation. Le rêve Macroniste par excellence : une jeunesse qui préfère s'amuser et consommer que se révolter.

Aujourd'hui, la télévision a pris le relais, de génération en génération, et on nous ressort des "Hair" version Julien Clerc sans le moindre propos choquant, pour nous rappeler que cela avait fait grand bruit car "il avait les cheveux longs".

Tu parles d'un scandale.





Depuis des décennies nous devrions être en colère, nous rebeller, chercher à tout faire tomber et à reconstruire le monde que nous souhaitons réellement. Là où Pete Seeger amenait toute une génération à réfléchir et à ouvrir les yeux, les chanteurs yéyés ont détourné son propos et ont ainsi interdit son écoute à tous les jeunes français. Dire qu'on a osé associer Nino Ferrer à cette mascarade !
Depuis des décennies, les media en place cultivent toute une nostalgie de culture faiblarde et ridicule, et on entend Sylvie Vartan nous vanter la beauté de Dalida, avec la superbe et l'assurance de celle qui sait qu'on l'admire tout en dévotion. 
Depuis des décennies, la télévision se cultive sa propre nostalgie de son propre passé et entendre Michel Drucker être ponctuellement grossier fait frissonner les spectateurs.


Petit "message personnel" à tous les artistes yéyés : Vous avez endormi les jeunes. Vous leur avez volé leurs rébellions, leurs messages. Vous leur avez volé leur musique. Vous avez trahi votre propre génération :
Si notre belle démocratie ressemble de plus en plus à un cauchemar Orwelien, vous avez votre part de responsabilité, vous en êtes complices, comme tous ces musiciens qui jouent la musique douce douce et facile composée par des algorithmes pour endormir le bon peuple de la Grande Bretagne de 1984. 




Bande de sous-merdes.








vendredi 5 mai 2017

Chroniques de mon autoradio, épisode 11.


Depuis peu, j'ai très envie de réécouter Bob Dylan. J'aime beaucoup Bob Dylan. J'aime bien sûr son magnifique premier album, Blowing in the Wind me sert d'étalon pour appréhender toute hymn-song que je découvre depuis des années, j'aime beaucoup le Shelter from the storm, même si je ne comprends pas pourquoi de tous les bijoux qu'il ait composés, c'est celui-ci qui me revient à l'esprit, j'aime beaucoup sa période électrique, j'aime beaucoup le son de ses guitares, de sa production, j'aime les albums de the Band, sans Bob Dylan mais renseignez-vous un peu ; mais surtout, surtout, j'aime tout l'album Another Side of Bob Dylan.

Ma frustration me vient donc aujourd'hui du fait que ma chère et tendre, d'un bien meilleur goût que moi en termes de voix nasillarde et de jeu de guitare approximatif qui laisse les pains sur l'enregistrement, pour conserver l'énergie des premières prises bien sûr, en aucun cas par flemme ou prétention, ma chère et tendre donc n'apprécie guère Bob Dylan.
Je me retrouve donc d'autant plus désemparé pour lui parler (de mon admiration ? Non pas d'admiration, il n'est pas question d'admiration - les gens me sont plus beaux depuis que j'ai cessé de les admirer) de mon respect (de respect. C'est très exactement cela), que ses critiques tiennent la route : la voix irrite, la guitare n'est pas très intéressante - quoique - le jeu d'harmonica, bon disons que c'est de l'art brut ...

Je vais tout de même essayer.
Pour commencer évidemment les chansons de Bob Dylan me parlent et me touchent, très bien, il serait dommage de se forcer. La plume, si tant est que je puisse juger de la qualité littéraire d'un texte en anglais, est superbe. Très bien. C'est le cas de centaines d'artistes ici bas. Pourquoi celui-ci ?

Pourquoi ?

Parce que My Back Pages.
Tout le reste en découle.
Nous avons donc ici un jeune artiste, donc le succès vient de protest-songs et de ses engagements socio-politiques, dans sa vingt-troisième année, portant sur ses épaules les espoirs de milliers de jeunes qui l'attendent comme le messie. Eux attendent un chant révolutionnaire, mais lui leur dit ouvertement : Alors ok les gars, bon toute cette période protest-song, les sittings tout ça c'est bien mais voilà : j'étais une tête brulée, je ne comprenais pas la complexité des situations à l'époque, j'étais amer, je me sens plus jeune aujourd'hui qu'à l'époque. Sans renier ses engagements, il reconnait qu'il ne s'y est lancé que par idéalisme, sans assez d'intelligence, sans goût pour les nuances ou les contrastes, que s'il critiquait les professeurs qui formataient de jeunes esprits influençables, il ne faisait finalement rien de plus et que peut-être après tout ne faisait-il cela que pour plaire aux demoiselles. 
Finalement, lui même n'était que le répétiteur de dogmes de bien et de mal, certes différents de ceux du pouvoir en place, mais non moins prétentieux : Qui est-il pour juger le bien du mal ?

Vous trouvez cela nul?
C'est bien plus que cela : c'est décevant. Et c'est ce qui est beau.

Lorsque nous attendons de Bob Dylan un guide qui saura nous guider avec romantisme vers des lendemains qui chantent où nous nous donnerons tous la main, il se présente à nous, simplement, comme un homme qui a grandi, qui s'est assagi, qui veut d'abord penser au sens de chaque chose, qui refuse d'être un guide romantique malgré son beau chapeau. Est-ce à dire qu'il se désengage ? Non, pas du tout, mais moins comme un vieil aigri plein de colère que comme un jeune homme plein de vie et d'espoir.
C'est bien peu dire qu'à l'époque il fut bien mal accueilli par tous ses disciples, jusqu'à un Pete Seeger (pas vraiment un disciple donc ...) qui serait allé saccager son matos pour l'empêcher de chanter à un concert. Oui c'est une légende, je n'ai pas envie de vérifier sa véracité, elle est surtout représentative du sentiment d'abandon qui s'est emparé des folkeux révoltés de l'époque.
Et c'est bien peu dire également qu'à mes vingt-cinq ans, lorsque j'ai découvert ce disque, je l'ai vécu comme une trahison.

Sauf que, justement, Bob Dylan, avant d'être un musicien, est un homme de lettre, et que la lettre me parle. Il ne joue pas (beaucoup) mieux que moi, il ne chante pas mieux que moi. Il n'est pas Stevie Ray Vaughan dont le jeu est presque divin, Bob Dylan est un être humain, qui a vécu, qui vit, et dont les pensées évoluent, et il est indéniable que cette chanson m'a profondément bouleversé autant qu'elle m'a déçu et désespéré : Ce texte m'a déçu parce qu'il casse le romantisme dont je croyais l'univers nimbé, il casse le manichéisme des luttes adolescentes pour remettre l'humain au cœur du champ de bataille, il a cassé à l'époque un des derniers bastions de la forteresse que j'avais bâtie. Il a bien fallu tout reconstruire, mais sans Victor Hugo, sans Alfred de Musset. 

Ce n'est qu'il y a peu que j'ai à nouveau écouté cet album, parce que mon vieux disque était mort et que je me le suis offert sur Qobuz.  Entre temps, il y en a eu bien d'autres des gens comme ça. 
J'ai alors redécouvert cette chanson. 
Aujourd'hui, j'aime le romantisme comme forme littéraire, mais je n'accorde plus mon respect à l'auteur. Je l'accorde à l'humain derrière l'écriture. Je respecte l'effort, le travail d'humains, dans leurs défauts, leurs bassesses et leurs erreurs tout autant que dans leurs réussites, leurs fierté, tout cela, derrière chaque œuvre, la sueur de l'artisan derrière l'objet, la rigueur de Laurent derrière chacun de ses cours, la gentillesse, celle qui demande tant d'efforts, d'Anissa face à tous les élèves, la minutie patiente derrière la guitare que Jean Ed m'a créée, l'exercice constant de Simon pour jouer aussi bien, l'évolution constante du trait et du regard merveilleux de ma tendre, la fausse naïveté, d'une générosité sans égale, de ma mère.

L'intelligence et la sagesse de toute une vie derrière les mots de Claude.







jeudi 4 mai 2017

Chroniques de mon autoradio, épisode 10.

Ancien chanteur de grunge (rappelez-vous le groupe Tripping Daisy.), Tim DeLaughter emmène avec lui depuis 1999 un des meilleurs groupes du monde. Composé d'à peine une dizaine de choristes, deux claviéristes, un percussionniste, un bassiste, un trompettiste, un guitariste, un flûtiste, un tromboniste - si si, ça existe - , un violoniste, un harpiste, un joueur de cor français et un musicien d'électro, les Polyphonic Spree, modestement vêtus de longues toges véhiculent une image posit - STOP

Elle est nulle cette intro. Les Polyphonic Spree méritent mieux que ça. Mais puisque je ne sais strictement rien d'eux, je vais plutôt parler de moi.

J'avais 25 ans, festival la route du rock, mon foie et mes poumons commençaient déjà à se plaindre de se que j'avais pu ingérer. j'étais venu écouter Sonic Youth. C'est bien Sonic Youth. Évidemment, dernier concert de la soirée, il a commencé par un larsen de cinq minutes, puis une batterie martelée, les harmoniques suraigus se fondant peu à peu en une nappe bruiteuse à mi chemin entre un synthétiseur Moog et un aspirateur Electrolux quand on a coincé un jouet du chat dans la tête ; et puis bon, Kim Gordon faisait la gueule, donc tout va bien.

Sauf que, sauf que, curieusement j'en avais pas grand chose à foutre. Une autre ritournelle me tournait en tête ; qui parle de soleil, de se soutenir, d'humanité, d'amitié, de solidarité. Une bonne heure avant, les Polyphonic Spree étaient arrivés sur scène. Quasiment inconnus de tout le public, les sept cent cinquante (environ) musiciens ont envahis la scène, non mais c'est quoi ces mecs en aube sans déconner ? En plus y'a une harpe.

Deux minutes.
Pas plus.

Je jurerai qu'il ne leur a pas fallu plus de deux minutes pour donner le sourire à tout le public. La chanson "it's the sun" a ce pouvoir. Une intro de trompette rythmée de violons qui semble placer une atmosphère calme, reposante. Une vraie chaleur dans le bide. Mais une tension s'installe, les chœurs répètent et scandent puis s'épanouissent dans cet hymne simple "it's the sun and it makes me shine". "Soon you'll be OK, and it makes me smile", la voix d'un ami qui nous réconforte et nous dit que t'en fais pas ça va aller. Et qui en a l'air heureux, comme si seule cette idée semblait importante.

Envie de tous se donner la main. De s'écouter. De parler. Une envie d'intelligence, de partage. L'idée que peut-être on pourrait se sentir soudé face à une éventuelle montée du fascisme en France plutôt que de se juger mutuellement et se prendre de haut, de se cracher à la gueule, et de se donner des leçons, de se traiter d'abstentionniste, d'antimacroniste primaire, de sympatisant-FN, de banquier, d'esclave du grand capital puis probablement de se reprocher le lundi matin les résultats de la veille à grand coups de dénonciations et de tonte de cheveux ...

Tim DeLaughter a fondé les Polyphonic Spree après la mort de Wes Berggren, leader-guitariste du groupe Tripping Daisy. Il a déclaré - attention, citation inexacte dans 3, 2, 1 ... - qu'à force de chanter l'auto-destruction, on finit par s'autodétruire, alors bon, peut-être que si on chante l'amour les gens finiront par s'aimer ? Peut-être que si on écoutait tous les Polyphonic Spree, on aurait la capacité de s'écouter et de parler ? Non je divague, malheureusement ...

Curieusement, ce soir-là, les jérémiades post-adolescentes de Thurston Moore me semblèrent bien puériles. Et alors qu'il me semblait vaguement reconnaitre des riffs de l'album Goo, je me chantonnais

"You gotta be good
You gotta be strong
You gotta be two thousand places at once"

et le monde semblait avoir du sens ...



samedi 5 novembre 2016

parcelles, 1.

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"modéliser" n'est pas simplifier, c'est aller à l'essentiel ; mais un essentiel qui diffère en fonction des besoins : l'agriculteur verra dans le soleil une source de vie, l'astonome une étoile, le physicien une boule d'hydrogène et d'hélium - ou une bombe en explosion permanente ...

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Beaucoup trop de raisonnements du quotidien peuvent se résumer de la sorte :
" Si la propriété A est vraie, je suis triste, or je ne veux pas être triste, donc A n'est pas vraie."
Ainsi, pour illustrer, le raisonnement - passionné - d'une amie :
" Spinoza nous dit qu'il n'y a pas de libre arbitre. Je ne peux pas croire ça ! Bien sûr que l'homme est libre !"

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Le nouveau-né n'est pas la création d'un couple, mais bel et bien celle de la femme. Le couple, lui ne fournit qu'un cahier des charges.

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Structurellement, l'univers est de nature discrète, pour peu que l'on se donne la peine de regarder assez précisément. A une échelle nanoscopique, nous ne décelons plus du monde qu'un ensemble d'atomes vibrant, la chaise et les fesses ci-cises sont indiscernables. Ainsi, la notion de "continuité" mathématique, qui explique qu'une droite est un objet complet, sans aucune rupture, est tout autant un merveilleux mensonge qu'une sévère création - les mathématiques sont oeuvre humaine, le plus bel art.

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Tout mouvement social est limité par les prétentions à l'héroïsme de ses militants : "Je veux être le chevalier blanc qui sauvera le monde, il me faut donc un ennemi démoniaque à pourfendre". Ainsi, par exemple, les mouvements écologiques se heurteront-ils toujours aux contingences de l'agriculture, leurs soldats incapables de percevoir l'humanité qui fait de son mieux chez ceux qui nous nourrissent, incapables de reconnaître l'humanité exploitée - et l'Humanité court-elle à sa perte faute d'humanité.

Le militantisme essentiel ne s'évalue pas. C'est, par exemple, le choix, simple et pourtant exténuant, de consommer juste au quoitidien - qui pèse sur la balance économique, incite les marchés. Ce n'est pas brailler contre le vent.

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L'apparence ne s'oppose pas à l'être "véritable" caché sous notre peau. Elle est la première interface sociale, et probablement la plus radicale. Puisque nous sommes soumis à la dictature du beau, notre première responsabilité est d'en redéfinir - et de réhumaniser - les règles, de nous les réapproprier. La beauté est trop puissante pour rester entre les mains de publicitaires ...


Une écrasante majorité des cellules du corps humain se renouvellent en moins de quinze ans. Nous sommes donc, littéralement, ce que nous mangeons - avant même d'être ce que nous pensons ...

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L'Amour n'est probablement rien de plus que l'expression humaine d'une libido universelle, c'est-à-dire de ce qui crée, maintient et met en mouvement la vie sur Terre depuis quatre milliards d'années - et il faudrait voir là un renoncement romantique ?

Amoureux, je suis l'activité volcanique et sismique qui, secouant la planète entière sortit les procaryotes du néant - je ne suis plus le ver de terre amoureux d'une étoile.

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La vie n'est pas "belle". Elle est "beauté". Elle est notre seul point de repère. 

Bienvenue Mathilde. Tu verras, le monde est étrange, mais ça vaut la peine de s'y confronter.







mercredi 2 novembre 2016

les mathématiques d'après Gabin ...


Un élève de cinquième m'a remis quelques poèmes mathématiques. C'est bien meilleur que Eugène Guillevic. J'en partage deux avec vous :


Losange, triangle et rectangle
Tous vos angles dansent ensemble
Les parallèles partent vers le ciel
Les perpendiculaires tombent par terre.


et mon préféré :


La règle et le compas
se séparer n'y comptent pas
Equerre et rapporteur
Evitent les erreurs.


 Merci Gabin.